Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Isabelle Kévorkian

Women of 1915Le réalisateur américain d’origine arménienne Bared Maronian a fait le voyage depuis les Etats-Unis jusqu’en France pour promouvoir son nouveau documentaire, grâce à l'organisation de La Croix Bleue Arménienne.

Après « Orphans of the Genocide » sur les orphelins du génocide des Arméniens (2013 –vu par plus de 50 millions de foyers américains), il revient avec « Women of 1915 » qui a reçu le prix du meilleur documentaire au festival du film de Toronto et le trophée du documentaire humanitaire au Arpa film festival d’Hollywood, le Regional Emmy Award ou encore le prix Armin T. Wagner. Un film de 66 minutes, composé de témoignages factuels et d’archives inédites, parfois colorisées, au montage somptueux et au graphisme soigné, alternant noir et blanc et sépias vivants. Pas de pathos : du réel, la vérité en face, brute qui témoigne de cette extraordinaire puissance des femmes arméniennes de 1915 : combatives, résistantes, militantes, qu’elles soient ou non armées. Figures de l’ombre ou plus connues.

 

Women of 1915A l’origine

Où l’on s’aperçoit que la société arménienne était originellement matriarcale et, la déesse Nané (Astighik : déesse de l’amour, de la beauté, de la mer, de la fertilité), introduit ce film. Bared Maronian ironise : « Il suffit de regarder l’humeur de nos grands-mères ou de nos mères ; si elles rient, tout le monde sera joyeux, si elles sont malgracieuses, nous le serons à notre tour ! ». Les femmes donnent le « La » et d’ailleurs, tous les témoignages (à quelques-uns près) sont enregistrés devant un piano. Impossible de ne pas penser au père Komitas et son influence. Comme si la musique permettait de prendre son souffle avant de raconter les indignités, les humiliations, les massacres, les viols en public ou devant toute la famille réunie, les éventrations à coups de baïonnettes, les fœtus égorgés, les empalements sur les croix avant les crucifixions, les « restes de l’épée » : autant de tortures physiques et psychologiques que ces femmes ont subi et leur inestimable pouvoir de résilience. Un terme qui revient comme un fil conducteur, ce à quoi Bared Maronian répond : « « C’est un fait ! Si nous sommes ici, c’est grâce à nos grands-mères et nos mères qui ont survécu, préservé la société arménienne, préservé les traditions et la culture, parfois en secret lorsqu’elles étaient Turquifiées ou islamisées ; elles ont préservé le lien avec l’Histoire d’une nation ; Elles ont maintenu leur -nôtre nation, malgré les sacrifices. A commencer par la cuisine… puis l’alphabet, l’artisanat ». L’ironie de l’histoire c’est que, en effet, ces femmes réduites à l’état d’esclaves, mariées de force, tatouées par leur souteneur, celles qui ont survécu dans ces conditions, n’ont pas eu d’autre choix que de transmettre leur héritage en catimini, à travers d’infimes détails connus d’elles seules. Elles n’ont pas failli.

 

Bared MaronianRéaliser Women of 1915

Trois ans auront été nécessaires à Bared Maronian et Armenoid Team pour consolider et choisir les témoignages recueillis, déterminer les portraits qui seraient diffusés. Ce choix impliquait évidemment de ne pas valoriser toutes ces femmes au destin remarquable, soit parce que les photos n’étaient pas suffisantes, les documents peu fiables, les archives incomplètes. Bared Maronian explique : « Nous aurions pu rajouter au moins 20 portraits supplémentaires de femmes arméniennes qui ont résisté au génocide, parfois même des femmes plus extraordinaires encore que celles présentées dans le documentaire, aux faits notables et louables, mais la documentation n’était pas suffisante pour un document visuel qui, par définition, implique davantage de supports pour l’écran que ceux destinés à l’écriture d’un livre par exemple ». D’où lui est venue cette idée ? « Lorsque je réalisais Orphans of the Genocide, mon précédent documentaire, je me suis aperçu que derrière chaque orphelin, chaque enfant qui avait survécu, il existait une femme qui avait permis un ou plusieurs sauvetages ». C’est ainsi que Bared Maronian a décidé de se consacrer aux plus vulnérables –en apparence. Puisque ce sont ces orphelins et ces femmes qui ont perpétué l’arménité sur tous les continents et renversé le cours de l’histoire, fait mentir leurs bourreaux. Les Arméniens étaient destinés à disparaître de la surface du globe, c’était sans compter sans l’acharnement, la résistance, le militantisme de ces pionnières du féminisme.

 

Claire Mouradian et Bared MaronianWomen of 1915 : le débat, avec Claire Mouradian

Parmi elles, citons la première femme diplomate Diana Apkar –au Japon (cf Azad magazine n° 154 et 155) et ce lien presque confidentiel qui unit le Japon à l’Arménie ; la missionnaire danoise Maria Jacobsen, Aurora Mardiganian. Elles étaient toutes belles, au caractère affirmé : nobles révolutionnaires. Il s’agissait d’éliminer l’identité Arménienne, cela a échoué grâce à elles. Elles ont survécu aux déportations, aux massacres, aux persécutions, au ravin de Dudan en Turquie. Elles ont survécu et ont agi : créant des orphelinats ou des écoles, sauvant des milliers de vies ; Enseignant la musique, les arts, le crochet, l’artisanat dans toutes ses subtilités. Aujourd’hui encore un tapis arménien est reconnaissable entre mille : il raconte leurs histoires au travers de précieuses broderies, l’entrecroisement de fils d’or et d’argent savamment mêlés. Impossible ici de citer toutes ces femmes admirables, peut-être quelques-unes, venues de toutes parts du globe : Mary Graffam, missionnaire qui mit au point une opération secrète pour sauver de nombreux orphelins. Elle sera opérée d’un cancer du sein et succombera finalement d’une crise cardiaque. Karen Jappe, danoise, qui créa un centre d’éducation par l’art, considérée comme la « Mère des Arméniens ». Une stèle lui est dressée dans son pays. Un homme parmi les femmes : un pape, qui accueillit les réfugiées orphelines de Smyrne, après la guerre greco-turque, dans la résidence secondaire papale de Castel Gandolfo. Devenues élèves assidues, toutes formes d’expressions artistiques, elles quittèrent Rome pour Turin et devinrent populaires jusqu'au sein de la communauté italienne : « Les orphelines de Torino » auraient même réussi à séduire Mussolini !

N’oublions pas de citer le rôle déterminant de Near East Relief ou de la Croix Rouge.

 

Le documentaire, ponctué de chants traditionnels et d’images poignantes qui se superposent, est efficace. Hélas : il n’est ni diffusé ni distribué auprès du plus large public. Il mériterait pourtant de figurer dans les programmes éducatifs, d’être visible au cinéma. Il mérite davantage que des projections confidentielles auprès de la communauté arménienne qui, elle-même, découvre la plupart des portraits brossés dans ce film à la fois humble et généreux.

 

***

 

L’une ne figure pas dans le documentaire, trop peu de photos ont été répertoriées à défaut de ses écrits. Autant d'ouvrages qui préfigurent un travail d'auteur mais surtout de de journaliste-reporter. Un travail précurseur de l’autofiction dirait-on à présent mais le terme est galvaudé. Zabel Essayan, qui aurait probablement couvert les guerres et autres zones de conflit aujourd’hui, preuves à l’appui, sans concession et lucide. Une femme d’action, qui s’est impliquée physiquement et par écrit pour tracer les faits, l’Histoire et sauver les traces. On perd la sienne, on ignore où, quand et comment elle meurt.

 

Women of 1915 : film-documentaire de Bared Marodian -ArmenoidProductions, 2016

 

Dans les Ruines, Zabel EssayanZabel Essayan, "Dans les ruines" : extrait

 

Un tableau exceptionnellement sinistre apparut peu à peu. Nous ne comprîmes pas de prime abord, mais plus nous nous approchions, plus une réalité à laquelle nous n’osions croise s’imposa. Des dômes de terre, rapprochés les uns des autres, se formaient à la ronde. Plus nous approchions, plus l’odeur de décomposition devenait forte. Des mouches, au corps vert et à la tête rouge foncé, bourdonnaient et se rassemblaient sur les monticules, autour de crevasses noires, ouvertes de-ci, de-là, par des émanations de gaz.

La tête fléchie, les orphelins, arrêtés à l’écart sur le chemin, attendaient.

- L’orphelinat est sous terre, dit notre guide en nous montrant des tombes d’enfants.

Ces funestes tertres funéraires étaient nombreux, très nombreux. On nous apprit à ce moment-là que les tentes avaient été initialement installées précisément à cet endroit ; au cours des semaines qui avaient suivi les massacres. La misère avait été si grande que des enfants, qui s’étaient retrouvés sans personne pour veiller sur eux, étaient morts en grand nombre, contaminés par la putréfaction environnante.

- Plusieurs épidémies se sont déclarées. Quelque quarante à cinquante enfants sont morts chaque jour. Les yeux desséchés, et exaspérés par leur trop grande infortune, sans même recourir à un prêtre, les mères creusaient une fosse près de leur tente et y enterraient leur enfant qui venait de mourir.

La forge serrée, le jeune homme se tut un instant, les yeux dans le vague. D’un geste de la main, il rejeta à terre la sueur de son front et soupira.

- Ah !... Ah !... Il y a eu des jours où l’on a sorti jusqu’à cinq corps d’enfants de la même tente…

Nous regardions longuement ces petites tombes. A vrai dire, qu’étions-nous venus faire dans ce malheureux pays ? Je me souviens des paroles du jeune homme… « L’orphelinat est sous terre ». Malgré moi, mes yeux fixaient les crevasses, d’où une vapeur bleuâtre, à peine visible, s’élevait avant de s’évanouir dans la lumière étincelante du soleil. Une nuée noire de mouches montait et redescendait. Elles ne se dispersaient pas, mais flottaient juste au-dessus du sol. Elles rampaient plus qu’elles ne volaient.

Quel lugubre et abrutissant tableau ! Notre affection et notre douleur furent si grandes que la fétidité de la putréfaction ne nous fit pas reculer et nous nous stimulions pour avancer encore.

- C’est l’odeur du corps de nos enfants !...

- Aah !... Aah !... –notre jeune guide soupira de nouveau : Ils ne sont pas enterrés profondément, c’est pour ça que ça sent… L’horreur continuait encore… Plus tard, les mères se traînaient hors des tentes et creusaient rapidement la terre, autant qu’elles le pouvaient. Elles prenaient parfois la fuite sans avoir refermé la tombe et retournaient sous leur tente… Que de fosses ai-je moi-même refermées de mes propres mains !

De nouveau, il se tut, sa voix s’éteignit. Un moment après, il poursuivit :

- Ce que nous avons vu, nul ne l’a vu… Nous considérions comme bienheureux ceux qui mouraient en ces jours-là… Nos cœurs étaient devenus de pierre, sinon comment aurions-nous pu tout supporter ?... Un matin, une femme a enterré son enfant près de sa tente. Trois ou quatre jours plus tard, son autre enfant est mort lui aussi. « Pourquoi creuser une nouvelle fosse ? dirent les vieilles qui étaient rassemblées là, la terre est encore meuble, réouvre la tombe de ton aîné et enterre-le à côté de lui. »

Quand la femme rouvrit le monticule, les vers avaient déjà mangé une moitié du corps de son aîné. Elle a longuement regardé les restes noircis, méconnaissables… Elle n’entendait plus rien, ne craignait plus personne… De temps en temps, d’autres femmes venaient la prendre par le bras, la stimuler. « Allez ! Que regardes-tu ? Fais-donc ! Finis vite ! »

Insensible comme une statue, la mère ne répondait pas et regardait, regardait !... Ce n’est que le soir venu, quittant le mort et la tombe, qu’elle prit la fuite en hurlant comme un loup. Longtemps, nous avons entendu ses lamentations dans le lointain… Où était-elle passée la nuit durant ? Dans quelle fosse était-elle tombée ? Je l’ignore… Jusqu’à l’aube, à l’heure du réveil, nous avons entendu sa voix, puis tout s’est évanoui.

 

Zabel Essayan : "Dans les ruines, les massacres d'Adana, Avril 1909", éditions Libretto, 10 euros

 

 

Commenter cet article