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Publié par Isabelle Kévorkian

En cette transition 2016-17 deux romans de grande qualité par deux auteurs remarquables.

 

Gilbert SinouéGilbert Sinoué, pour commencer, avec "Irena Sendlerowa ; Juste parmi les nations". En 1965, Irena Sendlerowa fut reconnue « Juste parmi les nations » et honorée par le mémorial Yad Vashem à Jérusalem pour avoir sauvé plus de 2500 enfants Juifs du ghetto de Varsovie, où elle est employée au Centre d’Aide sociale. Armée d’un courage infaillible, elle argumente, déjoue les pièges, convainc, ruse, contourne la loi, falsifie les actes de naissance, résolue à mener à bien cette mission qui lui incombe. Malgré tout, elle demeure dans l’ombre toute sa vie jusqu’à ce que, en 1999, trois étudiantes du Kansas s’intéressent à son parcours exceptionnel, dans le cadre d’un concours national d’histoire organisé par leur lycée. Le hasard, s’il existe, les conduit sur les traces d’Irena Sendlerowa, pendant la Seconde Guerre mondiale. De son existence, elles écrivent une pièce de théâtre « La vie dans un bocal » au sujet de laquelle Irena dira : « Avant que vous n’écriviez ‘La vie dans un bocal’, personne dans le monde ne se souciait de ma personne ni du travail que j’avais accompli ». Emue. Elle sera par la suite distinguée, devenant l’une des figures les plus respectées de Pologne. Elle frôlera le prix Nobel de la paix, en dépit de ses voeux sincères : « J’appelle tous les gens de bonne volonté à l’amour, la tolérance et la paix, pas seulement en temps de guerre, mais aussi en temps de paix ».

Elle meurt en 2008, âgée de 98 ans et en guise de conclusion, elle ne cessera de répéter : « Je continue à regretter d’avoir fait si peu » et se sentira toujours coupable de n’avoir pas sauvé davantage d’enfants.

Pourtant… tout va très vite, lorsque le ghetto de Varsovie est édifié, les accès fortifiés par les nazis, pour y abandonner les 180.000 Juifs de Varsovie. Irena apprend par l’un de ses collègues que le mot « ghetto » vient du vénitien et signifie : fonderie, du nom d’une île de Venise où les Juifs étaient assignés à résider ; il est aussi un dérivé de gettare : jeter. Jeter : « La lie de l’humanité ». Irena habite avec sa mère et soigne, dévouée. Il y a ce jour particulier. Irena est aux côtés des indigents lorsqu’une femme désespérée la supplie de sauver son enfant. Elle veut lui épargner la tuberculose, la grippe, les infections qui déciment, le manque de tout et la mort. Irena suit son instinct ; peu lui importe la peine capitale et les risques, elle accepte. La voilà bientôt à la tête d’un réseau très organisé, qui réussit à faire évader les enfants pour les placer dans des familles qui, elles aussi, au péril de leur vie et sans ressources, accepteront ces enfants Juifs comme s’ils étaient les leurs. Ils changeront d’identifié, de confession, de nom, d’origine et survivront. Irena tiendra une liste méticuleuse identifiant ces transferts dans l’espoir qu’une fois la guerre terminée, les enfants retrouveront leurs parents. La plupart découvriront leur identité ; aucun ne reverra ses parents biologiques parce qu’aucune famille ne survivra au ghetto puis aux camps d’extermination. Il ne s’agit pas d’un roman et c'est formidablement romanesque, avec cette histoire d’amour ardente que vivra Irena. Cette farouche résistante aura été au bout du bout de ses convictions, de ce pourquoi l’être humain nait : faire le bien. Jamais personne ni aucune entrave ne dévoieront son chemin, elle ne faillira pas. « Nous avons assisté à des scènes terribles. Le père était d’accord, mais la mère non. Quelquefois, nous devions quitter ces familles malchanceuses sans prendre leurs enfants. Je revenais le lendemain et, souvent, je m’apercevais que tout le monde avait pris le train à Umschlagsplatz qui les avait acheminés aux camps d’extermination. Dans mes rêves, j’entends encore les cris des enfants quand ils quittèrent leurs parents ». Nous ne pouvons que saluer l’initiative de Gilbert Sinoué de s’être penché sur le destin extraordinaire d’Irena Sendlerowa et de lui avoir offert une biographie libre, élégante, équilibrée, documentée. Une femme dont il écrit : « Il est difficile de renoncer à soi lorsque toute sa vie on avait eu que soi à offrir ». Une femme exemplaire qui avait pactisé avec la justice, l’équité et l’altruisme : « On m’a éduquée dans l’idée qu’il faut sauver quelqu’un qui se noie, sans tenir compte de sa religion ou de sa nationalité ».

 

Irena Sendlerowa, Juste parmi les nations. Gilbert Sinoué. Don Quichotte éditions. 295 pages, 19,90 euros.

 

Pascal ManoukianQuant à lui Pascal Manoukian, il livre un roman déroutant de justesse, qui glace et inquiète : « Ce que tient ta main droite t’appartient ». Karim, la trentaine, part en Syrie : c’est cela qu’on apprend en Syrie, le sens de ce proverbe. Rien ne le prédestinait pourtant à rejoindre Daesh (Dawat islamiya fi’ Iraq wa Sham), acronyme d’Isis (Islamic State of Irak and Shama), l’Etat islamique en Irak et au Levant. Isis : le prénom qu’ils avaient imaginé pour leur petite fille, lui et Charlotte Aramian, sa compagne. Isis ne naîtra pas : elle sera assassinée à coups de kalachnikov, ainsi que sa jeune mère, par Aurélien, converti au terrorisme. Après les assassinats à la terrasse du Zébu Blanc, il mourra en martyr pour la grandeur d’Allah, en activant sa ceinture d’explosifs. Charlotte, ce soir-là, avait rendez-vous avec ses copines pour un apéro dans ce Paris effervescent, représentatif d’une culture occidentale curieuse et insouciante, en dépit des tragédies et difficultés inhérentes aux existences. Elles fêtaient, au champagne, la grossesse de Charlotte, leurs perspectives professionnelles et personnelles encourageantes, leurs premiers succès : la vie leur souriait. Une soirée entre filles indépendantes et équilibrées, provocant parfois un peu le cours de leur vie. Karim ne peut se résoudre à cette perte et il décide de vérifier, au cœur de l’embrigadement, la mécanique infernale du terrorisme de masse. La question est de savoir s’il saura résister aux arguments et techniques éprouvées des tortionnaires de l’organisation islamique, car « C’est le propre des bourreaux d’inventer des douleurs qui dépassent l’imagination ». Qui, par voie de conséquence, deviennent vraisemblables, audibles, crédibles : « Ils peuvent assassiner les mains libres ». On leur prête crédit.

Il s’agit d’un roman : plus réel qu’un récit, qu’un témoignage, qu’un documentaire. Impossible de ne pas opérer l'analogie avec les victimes des terrasses, du Bataclan, du stade de France. Et, probablement parce que Pascal Manoukian a été reporter de guerre, qu’il a dirigé une agence de reporters d’images qui racontent le monde sans langue de bois, qu’il a commencé par écrire des récits, qu’il sait à quel point le diable se cache dans le moindre détail, ce roman-là est d’une force insoutenable. Non pas dans le choix des mots ou l’agencement d’une intrigue au cordeau, un suspense coup de poing, une action qui prend aux tripes et désarçonne à chaque coin de rue. Ce serait plutôt parce que l’on revoit les visages des victimes, la douleur des familles, l’incompréhension et l’effroi, et puis l’oubli peu à peu, comme une forme de désolidarisation. Parce que nous sommes tous démunis. Du coup, ce roman, à la construction redoutable et aux psychologies fouillées, aux situations non seulement empreintes de véracité mais expliquées, d’un point de vue historique et politique, en devient gênant. On ne peut pas s’en défaire, on veut connaître le devenir de Karim : comment va-t-il transformer sa haine et son chagrin, une fois parvenu à Alep ? Dans le même temps on n’a pas envie de lire ce que l’on a passé deux ans à entendre dans tous les médias, sur les réseaux sociaux, en boucle, à l’infini comme une litanie insistante et pénible dont on redoute encore, à chaque instant, qu’elle ne se reproduise. Comme on redoute de tourner chacune des pages de ce roman, de peur qu’elle ne nous explose en pleine figure. Ce roman est à la fois vertueux et il anéantit et moi, je suis partagée. Tiraillée entre désespoir et espoir, peur et intrépidité, confiance et abdication. Je me pose la question : ce roman, aussi cru, mûr et précis soit-il, ne rajoute-il pas de la radicalisation à la radicalisation ? du sensationnel à l’horreur ? D’un côté il y a ce roman que tient ma main droite et dont je ne parviens pas à me dessaisir, de l’autre il y a ce roman et ce qu’il charrie comme événements que j’ai envie d’oublier. Permet-il de comprendre et mieux résister ? Chacun se fera sa propre opinion à la rentrée.

 

Ce que tient ta main droite t’appartient. Pascal Manoukian . Don Quichotte éditions. 286 pages, 18,90 euros.