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Publié par Isabelle Kévorkian

Robert Guédiguian
Robert Guédiguian

Robert Guediguian : son point de vue sur l'action politique et le cinéma

Robert Guédiguian, ancien membre du PCF (Parti communiste français), a répondu présent à l’invitation de Pierre Laurent, secrétaire national du Parti communiste français et président du Parti de la gauche européenne, et de Hélène Luc, sénatrice honoraire du Val-de-Marne, qui a œuvré pour la loi de reconnaissance du génocide des Arméniens. À l’issue de la projection de son dernier film Une histoire de fou, Robert Guédiguian s’est prêté au débotté à une interview informelle et non préparée, se révélant accessible et disponible.

A.M : Dans votre dernier film, vous parlez de l’ASALA (Armée Secrète Arménienne de Libération de l’Arménie). Pourquoi avez-vous souhaité en parler ?

R.G : Je n’ai pas voulu m’attarder sur l’ambiguïté d’un combattant qui passe à la lutte armée, que je condamne. Les actions du groupe ASALA ont eu comme « vertu » de faire parler de la question arménienne et du génocide de 1,5 millions d’Arméniens par le gouvernement Jeune-Turc et le comité Union et Progrès. Première étape vers la reconnaissance du premier génocide du XXe siècle. Mais leur violence a aussi provoqué la mort de beaucoup de civils, d’innocents, en France, en Espagne, en Italie… Il est impossible de défendre cela. C’est d’ailleurs ce qui a divisé les membres du groupe et les Arméniens en diaspora. L’un des personnages du film, Vrèj, traduit cet état d’esprit. Il n’est pas central, il développe néanmoins ces motivations extrémistes. L’engagement poussé à l’extrême a toujours eu comme conséquence un dévoiement de l’action initiale poursuivie et se traduit, à un moment donné, au profit personnel du leader. Cela vaut pour toutes les luttes armées.

A.M : À ce propos, à l’occasion de la première « Nuit des idées » organisée au Quai d’Orsay, sur la question de « la forme inédite du terrorisme actuel », Robert Badinter *, l’un des invités du débat, a répondu en opérant un parallèle entre le terrorisme actuel et l’ASALA. N’est-ce pas tendancieux comme approche devant un parterre de citoyens français majoritairement jeunes ?

R.G : J’aime les « maîtres » conscients de leurs limites, ceux qui enrichissent, élèvent et en appellent à notre sens critique. Monsieur Badinter s’érige en « Monsieur Conscience ». Or, il ne faut jamais oublier que l’on peut redevenir élève. Bien évidemment, les actions comme celles d’Action directe, d’ASALA, des Brigades rouges, du FLN sont incriminables et répréhensibles, j’y ajouterai la Résistance. Toute forme d’action de résistance, au nom d’une cause idéologique, engendre des dégâts, des victimes. Cependant, il est obscène de comparer ces actions au terrorisme de masse auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, à Daesh et l’État Islamique. Je condamne toute violence non ciblée, et j’admets que la violence est parfois nécessaire si elle fait avancer une cause. Je condamne plus violemment de jeunes Palestiniens qui tuent une femme d’un coup de couteau que ceux qui tuent un soldat Israélien. Quel est l’avenir de la Palestine ? Au Karabagh, un accord doit être négocié avec l’Azerbadjïan. L’hypocrisie onusienne au nom de l’intangibilité des frontières n’a plus de sens. La Russie continue à être un ennemi, tout comme les États-Unis qui ont déclenché la guerre en Irak, ce qui a contribué au déséquilibre au Moyen-Orient, devenu le terreau de Daesh.

A.M : Le fait de vous engager dans un « cinéma d’idées » vous offre-t-il une tribune sur ces sujets politiques ?

R.G : Je suis un cinéaste et à ce titre j’adopte une prise de parole indépendante. Je m’intéresse à la politique et mes films me permettent de développer certaines de mes idées. Grâce à mes films et la visibilité acquise, les journalistes m’interrogent sur l’actualité et la politique. Je réponds aux questions, je donne mon opinion. C’est une manière d’agir. Mes films constituent une tribune, comme la presse. J’adopte une discipline similaire pour aborder les sujets, quels que soient le propos et le média.

A.M : Avez-vous d’autres projets d’adaptations ?

R.G : Sur dix-neuf films réalisés, trois seulement sont des adaptations, dont Une Histoire de Fou**, car il me fallait un prétexte, une clé dramaturgique pour aborder le terrorisme d’idées. Un autre projet que je mûris : l’histoire de ces femmes arméniennes islamisées, mariées à des Turcs pour survivre, qui découvrent leur identité, et commencent à en parler. L’ironie de l’Histoire, c’est que sur ces terres mêmes où les exterminations d’Arméniens ont eu lieu, qui ont été annexées par les Turcs, il y a peut-être aujourd’hui entre 200 000 et 1 million d’Arméniens qui se sont tus jusqu’à présent, et reproduis. ■

avril 2016

* Intervention de Robert Badinter lors de la « Nuit des Idées » au Quai d’Orsay : à réécouter sur les sites de l’Institut français (http://www.institutfrancais.com/fr/actualites/nuit-des-idees-paris) ou sur le site du ministère (http://www.diplomatie.gouv.fr/fr)

** Une Histoire de fou, librement adapté du roman « La Bombe » de José Antonio Guriaran, aux éditions Thadée (http://www.editionsthaddee.com/livres_24_la_bombe.html)

Nuit des Idées, Quai d'Orsay : Robert Badinter
Nuit des Idées, Quai d'Orsay : Robert Badinter

Nuit des Idées, Quai d'Orsay : Robert Badinter

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