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Publié par Isabelle Kévorkian

Joey StarrExercice singulier que propose Joey Starr : il attise notre curiosité. La mienne en tout cas. Joey Starr ne cesse de surprendre et, force est de constater que rares sont ses échecs : il entreprend, il essaie, il tente, il ouvre de nouvelles perspectives, il répond présent, il s’engage, il prend des risques et qu'importent les conséquences, il découvre et partage. Passionné et entier, séditieux et facétieux. Exemple de réinsertion sociale réussie. Par la culture... Cela se passerait presque de commentaires sauf que, devenir tribun au théâtre et décider d’y reprendre des textes de loi de près de deux ou trois siècles, cela appelle le commentaire.

 

Joey Starr

Joey Starr est crédible et solide. Voire bluffant, pour huit représentations exceptionnelles au Théâtre de l’Atelier. Il reprend des extraits de textes de législateurs historiques. Il lit, déclame, transmet l’éloquence de ces figures exemplaires qui ont fait l’Histoire et, dans ce rôle, il prête sa voix rocailleuse à merveille. Il ne trébuche pas (contrairement à ce qu’il veut nous faire croire), il est ancré, droit, les pieds alignés aux épaules, la tête haute et fière, le regard qui embras(s)e chacun de nous, citoyens suspendus à ses mots ; les mains agiles sans en rajouter, le pas leste et lourd. Cabot et sobre à la fois, en noir-impeccable, détenu repenti qui n’en demeure pas moins rebelle, définitivement libre et audacieux. Ce qui surprend en particulier ? entendre ces textes qui résonnent étrangement avec l’actualité : échos féroces qui rappellent à quel point nos libertés ne seront jamais tout à fait acquises, pas plus que nos droits, l’équité, la dignité, la morale sociale. Redoutables prophéties sur la fragilité de notre démocratie et de nos valeurs républicaines, les dérives si tentantes qui conduisent au vice, à la corruption, à l’ivresse du pouvoir. Sera-t-il possible d’avoir confiance un jour ? nos ancêtres, législateurs humanistes, seront-ils enfin écoutés ? fallait-il un rappeur sulfureux pour qu’enfin, nous prenions conscience des enjeux ?

Exercice d’éloquence à l’Assemblée nationale : quelle gageure extraordinaire ! qui commence au rythme d’un cœur qui bat, fort, avec puissance et rage. Joey Starr est immédiatement habité, comme s’il se trouvait dans l’Hémicycle. Une Assemblée nationale qui fixe les principes démocratiques depuis 1789, dont le rôle n'est consacré qu'en 1946 !

 

Joey StarrDans l’Hémicycle

Une mise en scène sombre : rouge et noir, théâtrale, dramatique et institutionnelle. Joey Starr se met en scène et en retrait, par un subtil jeu de caméra grossissante et d’alternance de voix. Robespierre : Je suis fait pour combattre le crime ; (…) défendons le peuple ! ; L’Abbé Grégoire qui n’a cessé de défendre la langue française par-delà les frontières, à l’origine du traité entre la Turquie et la Russie (*) sur fond de fourberies diplomatiques. Où l’on (ré)apprend que six millions de français ignor(ai)ent la langue nationale et que trois millions la parl(ai)ent. La langue française, dénominateur et unité qui rassemble pour un usage unique et invariable de la langue de la liberté. Pour triompher des obstacles et élever le sort de l’espèce humaine. Une référence à Stendhal s’imposait avant Lamartine, au sujet du système et du vice : Le vice est plus haut, dénonçant le système tout entier. S’en affranchir et rassembler les instincts progressistes de la nation. Un Lamartine partisan de la paix, farouche opposant à la guerre qui ne devrait jamais avoir raison d’exister hors de nos nécessités. Prônant le règne du négociateur au détriment de celui du conquérant et le triomphe des idées. Lamartine renvoie naturellement à Victor Hugo, député à 46 ans. Un âge romantique. On pense à Alfred de Musset mort à 46 ans. Un âge charnière. Fait-il encore sens aujourd’hui ?

Victor Hugo et la maladie du corps social : Tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli. Son combat ? l’un de ses combats ? la misère : mais comment guérir le mal sans sonder les plaies ? rappelant par des faits comment se traduit la misère, comme ces hommes de lettres qui meurent de faim sous nos fenêtres complices. Ces faits qualifiés de crime envers Dieu. Cette abolition de la misère que Victor Hugo a défendue avec acharnement résonne ici amplifiée, avec au loin le métro qui gronde. Tant que le peuple souffre, vous n’avez rien fait et, à cet instant précis, Joey Starr ressemble à Victor Hugo : quand l’anarchie ouvre les abymes et que la misère les creuse. Possible que cette ressemblance hypnotique, a priori insensée, soit provoquée par le fait que Joey Starr sait de quoi il est question : la misère, il l’a côtoyée et sa flamboyance actuelle n’efface pas ses errements passés qui lui donnent sans aucun doute cette allure, cette prestance, ce panache, cette : éloquence. La même qu’il met plus tard au service de l’éducation et de l’église. Un nouveau chapitre hugolien sur la dignité à vivre. Un nouvel engagement hugolien contre l’ignorance et les dogmes, pour une nation française éclairante face à une terre qui tremble.

Et puis il est question du droit de cité où le plus petit fait écho au plus grand, et donc de souveraineté et de la fin du droit matériel et par extension, d’exemplarité. La peine de mort illustre ce chapitre, une caméra pointée sur la gorge de Joey Starr et le ciel du théâtre frémit. Sa tête de boxeur cabossé prend toute la place soudain. Qu’est-ce que l’exemplarité ? qu’est-ce que l’humanité ?

 

Joey StarrEt les femmes ?

Nous sommes en 1791 et à la tribune une femme. Pas n’importe laquelle : Olympe de Gouges. La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Qui, en réponse à Rousseau, rédige la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne. Formidable oratrice sur tant de sujets sociétaux qui demeurent aujourd’hui irrésolus. Elle sera guillotinée. Est-ce le prix à payer à trop vouloir défendre les droits, première femme à s'être préoccupée du statut des animaux ?

Une femme parmi les hommes : place à Tocqueville qui depuis quinze ans éprouve une certaine crainte pour l’avenir, partout dans les villes et les campagnes. Ce sentiment étrange et inconfortable, précurseur des révolutions, celles des peuples qui se révoltent face aux classes gouvernantes dont les intérêts et visées particulières ont pris le dessus sur la chose publique ou encore, le vote par intérêt privé plutôt que par opinion et conviction devient monnaie courante. A priori ce monde que Joey Starr semble décrire avec ironie n’est pas le nôtre, n’est-ce pas ? même quand il parle de cette tolérance singulière et tacite, de ce monde vulgaire, des scandales qui entachent la vie publique et autres crimes, fautes, délits et vices. C’est à s’y méprendre.

Puis Jaurès. Député à 26 ans, assassiné pour avoir trop voulu croire en la paix et aux découvertes censées abolir les distances. Le coup de feu qui est tiré dans la salle du théâtre percute. Et s’il était possible de rompre le cercle de la fatalité ? si nous faisions preuve de courage ?

Pour Joey Starr cependant, le boss n’est pas Jaurès mais De Gaulle et le principe de liberté de la presse aussi sacré que le suffrage universel. La pensée de tous éclairant le gouvernement de tous. Vient Aimé Césaire bien entendu, histoire de ne pas circonscrire l’éloquence aux seules frontières de l’hexagone, ce qui reviendrait à faire naître le sentiment national réunionnais ou martiniquais… Réflexion sur la colonisation et l’ensauvagement.

Une autre femme tient tête à ces hommes : Simone Veil. Personne n’a jamais contesté, et le ministre de la Santé moins que quiconque, que l’avortement soit un échec quand il n’est pas un drame. Armée de conviction et détermination, Simone Veil défendra Une loi pour l’Histoire pour que « Les Hommes s’en souviennent ». Qui reste-t-il dans le panthéon de Joey Starr ? André Malraux, au service de la culture, une chance. Au service de l’enseignement, du respect de l’alphabet. Nous sommes le premier peuple à avoir tenté cette chance. Alors Joey Starr enfile, d’un geste spectaculaire, un ample manteau, quittant la scène vers une lumière aveuglante.

 

Il ne s’agit que d’extraits, son fil conducteur à lui qui fait écho à son propre chemin de vie, chaotique. Pour ma part, je n’ai pu m’empêcher de suivre un autre fil rouge : celui de mon arménité parce que tous ont un rapport avec la Question Arménienne. Ils ont mis en garde comme s’ils n‘ignoraient rien du génocide et, plus tard, ont abordé frontalement les massacres. Plus de cent ans ont passé, comme si de rien n’était. On célèbre Komitas, On « est Hrant Dink », On se souvient de l’Asala (L’insurrection est le plus sain des devoirs… Le peuple a le droit de reprendre par la force ce qui lui a été pris par la force). Récemment les commémorations du centenaire. Chacun y puisera la cause qui lui importe, puisque ces grands orateurs s'adressaient à chacun de nous.

Apparemment rien n’est ni acquis ni terminé et le citoyen Joey Starr, dans cet exercice singulier et inattendu, a le mérite de nous réveiller. Puisse sa proposition s’élever et nous emporter.

 

Eloquence à l'Assemblée nationale, Joey Starr, Théâtre de l'Atelier, jusqu'au 28 mars : les lundis et mardis

 

* Les éditions Henry Dougier publient des MAPPE assez bien fichues : à la fois cartes géographiques et historiques. En l’occurrence je vous invite à découvrir deux MAPPE : celles de la Turquie « Une république sous tension » et de la Russie « 2017, cent ans après ». Ces MAPPE prolongent de manière convaincante l’exercice oratoire de Joey Starr et témoignent du basculement du monde.

 

MAPPE Henry Dougier
MAPPE Henry Dougier

MAPPE Henry Dougier

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