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Publié par Isabelle Kévorkian

Harmenia, France Culture
Harmenia, France Culture

A quelques jours de 101e commémoration du génocide des Arméniens, une émission d’un genre singulier a été diffusée sur les ondes de France Culture : Harmenia. Réalisée par Alain Devalpo, correspondant à l’étranger pour Médiapart. Journaliste-documentariste depuis plus de 20 ans, dont la plupart des années passées à l’international (Asie, Amérique Latine, Afrique), il a été lauréat SCAM 2013 de l’œuvre radiophonique de l’année et a reçu le prix Italia 2013, catégorie documentaire radiophonique pour Souvenons-nous du Joola . Alain Devalpo s’intéresse au réel, aux engagements, et en restitue leur essence, pour permettre de comprendre le monde, sa beauté et sa violence. Installé depuis 2013 à Istanbul, il s’est préoccupé de la question Arménienne et, à l’approche du centenaire, en 2015, il a décidé de créer une « œuvre radiophonique ». De passage à Paris pour la diffusion de Harmenia … rencontre au débotté.

« Un projet qui remonte a plus de deux ans, explique Alain Devalpo, que j’ai imaginé pour prolonger le concert éphémère du centenaire, initié par l’UGAB (Union Générale Arménienne de Bienfaisance). Le concert du centenaire, une formation unique qui s’est produite l’an dernier, à l’occasion des commémorations du génocide des Arméniens, composée d’artistes-musiciens issus d’Arménie et de la diaspora, tous pays confondus. Réunis pour une soirée exceptionnelle au théâtre du Châtelet, dirigés par le chef d’orchestre Alain Altinoglu. Ils ne se connaissaient pas la veille pour la plupart, et cependant une osmose s’est immédiatement installée. Pour l’occasion le compositeur Michel Pétrossian a créé une œuvre magistrale « Ciel à vif ». J’ai rencontré par hasard Philippe Panossian, président de l’UGAB et lorsqu’il m’a expliqué son projet, l’intention de donner une résonance radiophonique à un concert éphémère s’est imposée. J’ai rencontré Michel Pétrossian, Alain Altinoglu, des musiciens de l’orchestre AWO (Armenia World Orchestra), qui ont accepté de témoigner. J’ai proposé l’idée de ce documentaire à plusieurs diffuseurs, personne n’en a voulu. France Culture s’est finalement positionnée et l’a diffusé cette année ». Alain Devalpo en a néanmoins financé seul la production, et il a répondu à un appel à projets de la Fondation Gulbenkian, partenaire du concert du centenaire.

Le résultat est extraordinaire. Alain Devalpo mêle des extraits captés des répétitions, lorsque la musique s’élève ou que les chœurs égrènent les mots d’un ciel qui se déchire, en mémoire à un peuple exterminé qui demeure, malgré tout, debout. C’est poignant, empreint de vérités du passé et de l’espoir du futur, traduit par des artistes au présent. Une cible culturelle parmi les premières visées par les massacres. Tous ont accepté de donner de leur temps, bénévolement, pour ce projet unique et leurs voix, de toute évidence n’ont pas fini de s’exprimer. Ce « Ciel à vif » fait frissonner cette année encore par le prisme de la radio et, avec le recul, la création prend davantage de sens, et porte émotion toujours à vif et foi dans l’avenir. Alain Devalpo précise : « Les voix chantent et témoignent, accompagnés par un orchestre. Cela forme un même élan, tendu vers un avenir porteur d’espérance. C’est l’alchimie entre les musiciens et le chœur qui créé à la fois une cacophonie et une harmonie, et qui exprime le passé, le présent et le futur. L’exploit d’un soir. C’est ce que j’ai essayé de rendre audible, avec Harmenia, ou l’alliance d’Arménie et Harmonie. J’ai souhaité que des aveux oraux fassent écho aux propos musicaux, jouer sur les mots et la richesse sonore des instruments, le piano, la flûte et le violoncelle, le doudouk bien sûr. Les artistes avaient tous des choses à dire, la musique seule ne permettait pas de toucher le plus grand nombre, c’est pour cette raison que Hamenia existe sur les ondes radiophoniques aujourd’hui, à la veille des commémorations de cette année, sans nier les faits et leurs conséquences, mais avec pudeur. J’ai fait en sorte de construire un documentaire qui donne envie aux auditeurs d’écouter jusqu’au bout.»

La musique et l’oralité permettent cela, cette eurythmie pérenne, en écho à un événement éphémère, bref : l’harmonie arménienne. Une suite à cette émission ? « Le Portugal, où est installée la Fondation Gulbenkian, a proposé de réaliser une transcription et un doublage. A suivre… ».

***

Michel Pétrossian a réagi à l’écoute de l’émission : « Le premier compliment, c'est qu'il s'agit d'une émission au format inqualifiable : reportage ? documentaire ? œuvre sonore ? Echapper aux catégories, c'est affirmer une singularité ; se donner des moyens, maintenir un souffle à travers une unité, un parcours, c'est une maîtrise, une inspiration... une réussite ! Alain Devalpo a su se frayer un chemin à travers mes propos, ma musique. Les dosages, par exemple l'utilisation d'une mélodie emblématique, jouée à la flûte que j'ai envie d'explorer dans une prochaine œuvre, sont originaux. On m'a écrit : C'est la plus belle émission entendue sur France Culture depuis 1990… Je suis impressionné, et ne regrette pas les longs moments, les entretiens, les échanges passés ensemble, car de ces matériaux Alain Devalpo a su extraire quelque chose de très objectif et journalistique et en même temps, de personnel et subjectif, de lyrique presque, d'incantatoire en tous cas (tous ces mots répétés...) qui pose un certain regard, un regard d'artiste. »

Pour découvrir Alain Devalpo, c’est : ici