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Publié par Isabelle Kévorkian

La CallasAlain Duault a enfilé la panoplie de La Callas pour seize jours. Du 1er au 16 septembre 1977, avenue Georges Mandel où elle finit ses jours, seule. Seize jours pendant lesquels elle revisite sa vie, sa carrière et ses amours. Elle exhume sa gloire et ses peines. C’est délicieusement mélancolique et cruellement romanesque. Chaque jour est ponctué d’un opéra, d’un air emblématique, d’un personnage dramatique. Parmi le plus célèbre, celui qui lui sied probablement le plus : Médée même si La Callas revendique plutôt Lucia qui introduit ces seize jours. Cet ouvrage paraît en poche « à l’occasion du 40ème anniversaire de la mort de la Divine » dédicace Alain Duault, qui nous fait revivre « La Divine » avec discrétion et flamboyance, élégance et mystère, amertume et lyrisme. Une autobiographie (imaginaire) en forme de testament souligne le communiqué de presse : bien davantage. La Callas revit pour seize jours et nous lui tenons compagnie. C’est feutré, derrière les tentures lourdes refermées et le piano silencieux. Ça ressemble à la pièce conçue par Joseph Beuys : Plight. Pour se protéger. Tant et tant que cela enserre à en étouffer. Cette œuvre exposée au centre Pompidou, qui célèbre aussi ses 40 ans, évoque « l’idée de contrainte, de devoir mais aussi de promesse ». Elle résume assez bien l’existence de La Callas. Une vie composée d’art et de discipline, de chagrins et d’engagements amoureux insatisfaits. Une vie de tragédienne grecque.

 

Médée

De Médée, La Callas explique « C’est vraiment un rôle qui me convient pour beaucoup de raisons. Pourtant il ne faut pas y mettre trop de passion tant qu’on n’est pas sûre de maîtriser les exigences intérieures des airs –et certains sont meurtriers ! à l’opéra, la passion sans réflexion n’a pas d’intérêt. Elle fait de vous une bête sauvage, pas une artiste. Il faut se rappeler que si Médée est une femme violente, c’est aussi une femme qui aime. » Quel autre femme que La Callas pouvait incarner Médée : « Nere furie, volate a me ! » (Noires furies, volez vers moi ») ? La Callas n’a pas été épargnée en amour. Comme Médée, elle n’a cessé d’être trahie par les hommes de sa vie, brûlée par sa passion. Ari bien sûr, pour qui elle apprend Carmen et sacrifie une partie de son art. Et ces hommes qui aimaient les hommes. Luchino, son cher Luchino, pour qui elle perd 30 kilos ; Pier Paolo, qui lui offre son unique rôle au cinéma, celui d’une Médée barbare et paradoxale. Qui naît à l’écran dans un rôle muet. D’autres ont su accompagner la Diva avec panache : les maestro Serafin, Lenny Bernstein, Georges Prêtre qui lui a offert ses plus beaux airs en français, comme Dalila qui clame « Réponds à ma tendresse ». Les réponses n’auront pas été à la hauteur des attentes de Maria Callas qui, pourtant, n’aura cessé, quant à elle, d’offrir son cœur et sa voix. Tout uniment. Sa légende ? Elle la forge à Vérone, en 1947. En Italie, où sa répétitrice des premières heures lui avait prédit la gloire. Maria Callas commençait à se sentir à l’étroit à Athènes mais à l’Italie, elle avait préféré les Etats-Unis. C’était sans compter sans cette destinée qui lui était réservée. Lors d’un récital à New-York, le directeur des Arènes de Vérone est séduit par sa voix incomparable. Giovanni Zenatello lui offre « Suicidio ». La Gioconda. A Vérone Maria Callas sait qu’elle joue sa carrière. Elle a trois mois pour préparer le rôle. Quitte ou double. « L’histoire d’une chanteuse amoureuse d’un marin, d’un armateur, d’un capitaine qui la quitte pour une autre, une femme de notable, l’épouse d’un sénateur ! ». En replongeant dans la vie tourmentée de La Callas, comment ignorer ces rendez-vous, ces forces obscures du destin. Comment ne pas relire Paul Eluard et ses poésies amoureuses qui résonnent comme des annonciations.

 

… et les autres

Maria Callas joue Norma, Tosca, Violetta, Lucia : « toutes celles qui m’arrachaient la peau du cœur, qui me faisaient bouillir le sang ». Elle les incarne sans condition : « Ma voix vient de mon ventre, je suis une comédienne qui chante », « J’ai chanté avec toute ma passion, tout mon désir, comme si mon corps allait tomber à la fin, j’ai tout donné », « Mais je regrette ces scènes de folie dans lesquelles je me lançais comme on se jette dans un brasier : quelle émotion, si physique ! et puis cet amour si fort, si déchirant qu’il va jusqu’au crime ! ». En vérité, Sophia Cecilia Anna Maria Kalogeropoulos aura été tiraillée par l’amour et la folie, dans une vie qui l’a prise au dépourvu. Une vie ironique et sardonique. Ses parents s’exilent de Grèce aux Etats-Unis qui les accueille. Lorsque Maria naît sa mère ne la regarde pas. Plus tard, elle lui préfèrera sa sœur Jackie. Sa mère et les deux sœurs retournent en Grèce où Maria apprend le chant et commence à briller. Seule, elle rejoint son père demeuré à New-York : elle s’imagine au Met. Ce seront les Arènes de Vérone qui la consacreront sur un air prophétique. Un père absent, une mère qui ne l’a pas aimée, une sœur rivale. Et puis la rencontre avec Aristote Onassis, exilé lui aussi suite au « grand massacre » de Smyrne par les troupes de Mustafa Kemal. Ils partagent leurs origines grecques et un peu plus. Jusqu’à la rencontre avec Jackie Kennedy, qu’Ari épousera sur l’île de Skorpios. Cette île pourtant promise à Maria Callas. Ensuite, c’est la voix qui l’abandonne et le suicide scénique à Paris. Les spectateurs qui l’outragent autant qu’ils l’ont acclamée par le passé.

 

Maria Callas se souvient, de tout. Elle nous accorde ses confidences et nous n’avons plus envie de la quitter. Fragile et désormais si seule : « sola, perduta, abbandonata », « povera, disperata… ». Maria Callas aura été adulée, elle aura croisé les plus illustres figures de son époque, invitée dans des endroits majestueux, participé à des fêtes somptueuses arrosées de champagne. Elle mourra dans l’indifférence. Trois lignes sur un communiqué de l’AFP. Elle avait 53 ans.

 

Dans la peau de Maria Callas. Alain Duault. Editions Le Passeur Poche. Biographie. 216 pages. 8,50 euros.

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