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Publié par Isabelle Kévorkian

La Pente de la RêverieMai 1830. Un poème. Celui d’un homme de vingt-huit ans, visionnaire. Un recueil : Feuilles d’automne. 145 vers, 10 strophes. Davantage que des mots : un voyage introspectif. Victor Hugo habite rue Jean Goujon. De son hôtel particulier, il se met à rêver : il regarde ses enfants jouer dans le jardin, puis observe la Seine et, plus loin, les Invalides. Il avise ses amis arriver : Sainte Beuve, Boulanger, Lamartine. Au premier cercle d’intimes, vient s’ajouter les figures des morts qu’il a croisés et, comme le souligne Vincent Gille, commissaire de l’exposition « Victor Hugo cesse alors de regarder, il se met à voir ; il se laisse entraîner dans sa rêverie ». Une foule traverse la terre entière jusqu’au ciel et redescend vers les cités antiques.

Victor Hugo a entamé sa descente, sa pente de la rêverie, jusqu’à « La nuit avec la foule, ce rêve hideux », jusqu’aux abysses : « Je voyais seulement au loin, à travers l’ombre / Comme d’un océan les flots noirs et pressés / Dans l’espace et le temps les nombres entassés ! », jusqu’à la fin : « Soudain il s’en revint avec un cri terrible / Ebloui, haletant, stupide, épouvanté / Car il avait au fond trouvé l’éternité ».

 

La Pente de la RêverieInterprétation Personnelle

Il est bien sûr naturel de déchiffrer ce poème à la mesure des tourments que Victor Hugo va rencontrer : tentative d’élucider les mystères du monde et de son imagination, son instinct incroyable, cette peur de vivre et de la mort qui le guète. Une application pédagogique réalisée par Paris Musées rend accessible cette analyse, formelle et didactique.

 

Il est aussi possible de l’interpréter à l’aune de sa propre histoire, de ce que sa mémoire a emmagasiné en héritage et, d’origine arménienne comment ne pas lire en filigrane le génocide des arméniens dans ces rêveries tumultueuses et ces eaux qui charrient : « Prend le masque d’avril, qui sourit et qui pleure ». C’est l’histoire d’un peuple qui sourit, au début. Ce peuple habite un royaume antique, premier peuple chrétien. Saint Mesrop Machtots invente l’alphabet en 405, dérivé du premier alphabet grec. La possibilité d’écrire et de décrire, de traduire, en particulier le premier des textes : la Bible. Si l’église apostolique arménienne est située rue Jean Goujon précisément, en face de la demeure des Hugo, il y a de quoi se sentir concernée par cette pente inéluctable visant à anéantir les arméniens et, à l’instar de Victor Hugo se répéter que : « La spirale est profonde, et quand on y descend / Sans cesse se prolonge et va s’élargissant / Et pour avoir touché quelque énigme fatale / De ce voyage obscur souvent on revient pâle ! ». Un thème que Victor Hugo avait déjà exploré dans Les Orientales : un homme, à sa fenêtre, témoin de son temps, dont l’esprit s’évade et s’exile, entre vivants et morts, cerné par la foule immense et oppressante, entre ciel et terre, bercé par les ondoiements de l’eau.

Cela me rapproche de Marguerite Yourcenar et ses Nouvelles Orientales, précisément : « La pulsation des rames s’affaiblit, puis cessa, oblitérée par la distance. L’Empereur, penché en avant, la main sur les yeux, regardait s’éloigner la barque de Wang qui n’était déjà plus qu’une tache imperceptible dans la pâleur du crépuscule. Une buée d’or s’éleva et se déploya sur la mer. Enfin, la barque vira autour d’un rocher qui fermait l’entrée du large ; l’ombre d’une falaise tomba sur elle ; le sillage s’effaça de la surface déserte, et le peintre Wang-Fô et son disciple Ling disparurent à jamais sur cette mer de jade bleu que Wang-Fô venait d’inventer. » : Comment Wang-Fô fut sauvé

Cela me renvoie, par analogies et circonvolutions insondables de l’esprit, au Japon cosmogonique et à la légende d’Izanagi et Izanami, le premier couple divin. De l’auguste Vide –divin, le « dieu maître de l’Auguste Milieu du Ciel », le tout, le roi, avait été à l’origine des Kami, ancêtres de la nature, des bois, de l’eau, des entités, des animaux et des hommes. Les Kami étaient partout, ils étaient Tout. De ce Tout, Izanagi et Izanami allaient créer le monde, en disposant un escalier qui se rendait du ciel à la mer, traversant le vent, les arbres, les rochers, les carpes et leur nageoire soyeuse, las hameçons, les marées, les cerisiers en fleurs, les histoires de famille, les princesses infirmières. Ils allaient enfanter et donner naissance aux îles du Japon, aux Kami, qui progressent grâce à leur sens divinatoire, aux Seigneurs et aux Empereurs, les Mikado.

 

 

Boléro (Nogent-sur-Marne)Approche Artistique et Pédagogique

Une troisième voie a été explorée par Vincent Gille, chargé d’études documentaires à la Maison Victor Hugo. Il a sollicité l’Académie de Créteil et, en partenariat avec La Maison des Ecrivains et de la Littérature (La MeL), il a réalisé en un an, un travail de transposition de ces vers éloquents, avec dix classes de seconde et de première de lycées d’enseignement général et professionnel (Nogent-sur-Marne, Combs-la-Ville, Epinay-sur-Seine, Saint-Denis, Lagny-sur-Marne, Aubervilliers). Le résultat est surprenant. Il émane de cette exploration singulière ce que Vincent Gille qualifie de « justesse et de vérité ». Justesse et vérité de jeunes élèves d’aujourd’hui. Les cités antiques deviennent les banlieues et le poème est réinventé en un rap étonnant. Rêves et cauchemars, réel et surnaturel prennent sens sur du papier japonais « washi » réalisé à partir de l’écorce de mûrier, ou à travers une expression photographique en noir et blanc, prises sur les bords de Seine, à Melun notamment. La pente est concrétisée : un fauteuil de type Voltaire est détourné, tapissé de patchwork de créations graphiques sérigraphiées : « Là où commence le rêve », ou encore à travers une installation en 3D qui invite à éprouver les sensations exprimées. Un jeu de miroirs évoque les « mille perspectives ». Les thématiques « saisons et nature », « ténèbres et obscurité », « temps et émotions », « voyage intérieur », « l’eau et le flot des mots » et le mythe d’Orphée ont inspiré des élèves des Métiers des arts textiles et du commerce, en particulier un boléro emblématique du XIXe siècle. Un scénario a été élaboré à partir d’une strophe particulière, avant le tournage et le montage d’un film projeté.

 

Fauteuil Voltaire (Nogent-sur-Marne)Prolongement

Deux autres salles permettent l’exploration du poème : les influences de Victor Hugo, poète visuel qui empreinte volontiers l’imagerie de peintres, illustrateurs et graveurs comme Piranèse (monde intériorisé et inquiétant, l’enfermement), John Martin (paradis perdu), John Milton (romantisme), François de Normé (architectures fantastiques). Autant de résonances avec les visions de Victor Hugo. Enfin, une carte blanche a été offerte à deux artistes contemporains : Anne Slacik qui a peint 5 tableaux à partir du poème, dont le travail soulignait déjà un rapport à l’eau et à la Seine, et J qui a conçu un accrochage de photographies faisant écho à chacune des strophes de « La Pente de la Rêverie ». Huit autres artistes adhérents de La MeL ont complété cette salle, mêlant leur regard poétique, romanesque, lyrique, épique ou d’essayiste à la métaphysique de l’invisible.

Photographie d'une strophe (Saint-Denis)

www.parismusees.paris.fr

www.maisonsvictorhugo.paris.fr

www.m-e-l.fr  

http://maisonsvictorhugo.paris.fr/fr/le-travail-dun-poete-contemporain

http://maisonsvictorhugo.aris.fr/fr/bernard-chambaz

http://maisonsvictorhugo.paris.fr/fr/pour-comprendre-le-travail-des-professeurs

http://maisonsvictorhugo.paris.fr/fr/madame-cabezas-et-mme-vesta-professeur-de-creation-et-de-francais

Anne Slacik

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Liens pour télécharger l'application numérique sur tablette, gratuitement pendant quelques jours et ensuite au tarif de 2,99 € 

http://parismusees.paris.fr/fr/edition-numerique-de-lexposition-la-pente-de-la-reverie

App store : https://itunes.apple.com/us/app/pente-de-la-reverie/id1160824447?mt=8

Play store : https://play.google.com/store/apps/details?id=fr.parismusees.pentedelareverieFRANDROID

 

 

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