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Publié par Isabelle Kévorkian

Victor Hugo
Victor Hugo

Les Misérables, Victor Hugo : exposition au Centre Pénitentiaire Sud Francilien de Réau

Devons-nous tous passer par la case prison pour comprendre « Les Misérables » de Victor Hugo, et ce que cette œuvre raconte en filigrane de notre passé lorsque nous sommes d’origine arménienne ? En fait, il est question de l’itinéraire universel d’un banni, et de sa liberté.

La liberté

Si l’on suit le parcours de visite, déterminé par les dix détenus-commissaires volontaires pour concevoir cette exposition singulière, il y a pour commencer le fac-similé de la préface, dont « l’écriture manuscrite de l’auteur, droite et sans rature émeut »*. Juste à côté, une représentation de Nadar et, par extension, l’on pense au studio Rex de Marseille, créé par Assadout Keussayan, né en 1907 en Turquie et arrivé en France dans les années 1920 (cf Azad n°148). Les personnages de Monsieur Madeleine, Javert, Fantine, Jean Valjean, Cosette, Gavroche, évoquent la misère de l’enfance, le rôle des hospices, celui des orphelinats, et cette « volonté propre aux battants »* de conquérir la liberté, qui guide le peuple. Comme dans le tableau de Delacroix où cette femme à terre, portant un bonnet phrygien invite à un parallèle audacieux : se serait-elle pas arménienne ? Car la Phrygie figure sur le plateau anatolien, et ce bonnet, est un signe distinctif de l’habit arménien : « L’Arménie, vaste pays de l’Asie, a sur les Médailles anciennes un bonnet rabattu, et est armée d’un arc et de flèches », écrit Honoré Lacombe de Prézel en 1756 », précisant « Sur les Médailles, c’est le symbole de la liberté » (« Et je ne porterai plus d’autre habit », par Chakè Matossian, aux ed. Droz). Liberté, Egalité, Fraternité : une devise arménienne ?

L’identité

Travestir son identité est parfois nécessaire, et pose la question de l’identité. « Puisqu’il n’est pas moyen d’échapper au déguisement, en tant que toute écriture se fait nécessairement cadrage et représentation, n’est-il pas préférable, au regard même de la vérité, d’adopter un déguisement et de le porter de manière ostentatoire ? » interroge Rousseau l’Arménien (« Et je ne porterai plus d’autre habit », par Chakè Matossian, aux ed. Droz). « Ainsi, dès 1762, Rousseau décide de porter l’habit arménien ». Combien d’entre nous, petits-enfants d’Arméniens survivants du génocide sont certains de leur patronyme, combien de petits accommodements, d’échanges de papiers au nom de la survie, ont-ils été révélés ? « Car l’identité des noms ne fait pas celle des personnes », poursuit Rousseau.

La rédemption

L’affiche de l’exposition invite à la réflexion : « La conscience devant une mauvaise action », réalisée par Victor Hugo, comme « une main tendue »*. Beaucoup de fantômes demeurent, et la libération est-elle délivrance ?»*. Se réinsérer, comme au sortir d’années ténébreuses, dans un nouveau pays, dans la société, constitue-t-il la fin du purgatoire ? Quel statut social est-il possible d’acquérir alors ? « Il est question de salut d’une âme »*. « D’immortalité de l’âme (…), libéré des entraves terrestres et témoignant de ses visions pour le salut des hommes, selon les propos de Socrate » (« Et je ne porterai plus d’autre habit », par Chakè Matossian, aux ed. Droz). Plus loin, les amours, « sous toutes ses formes, même les amours impossibles »*, y compris ces unions solides entre ces Toulonnais d'origine arménienne et ces Brestoises, qui constituaient pour pour les réfugiés du génocide une trahison. Les chemins de l’exil ne sont pas exclus de l’exposition, et précisément entre le bagne de Toulon et celui de Brest, il y a Paris, « personnages à part entière du roman »*. Pour les proscrits, le sud de la capitale devient un refuge, au milieu de ce chemin qui traverse la France. Autour de la Place d’Italie, l’immigration arménienne se réunit dans des baraquements en bois. Le parcours est jalonné de pièces qui traduisent l’histoire des Misérables de Victor Hugo, mis en parallèle avec des documents actuels, des regards d’enfants réfugiés ou la « Foule V », installation de Magadalena Abakanowicz, éloquente : « la misère n’a pas de visage »*. Des hommes décuplés à l’infini, en résine et toile de jute, matière des sacs postaux, passeurs de lettres de vies. Le peuple arménien n’a pas été exterminé : il a survécu. Portant le message de la liberté. Réuni en diaspora et en Arménie, il a vaincu l’instigateur du génocide, Taalat Pacha, qui fut facteur puis directeur de La Poste Turque de Salonique et ministre des PTT. Ironie.

Les détenus interrogent : « La réinsertion, qu’est-ce qu’on en fait ? »*. Le véritable sujet abordé concerne la rédemption, et c’est ensemble, hommes et femmes prisonniers, qu’ils y ont réfléchi. Pas les hommes d’un côté et les femmes de l’autre, comme il est d’usage dans les églises arméniennes, mais ensemble, au travers d’une mixité qui exprime aussi la réinsertion, le vivre ensemble. Bien sûr, ces parallèles peuvent paraître tortueux, mais le propre d’une exposition réussie, réside dans sa capacité à renvoyer à soi, grâce à son pouvoir de transmission, aux résonances qu’elle initie, aux hypothèses qu’elle permet, aux mains tendues, et donc à l’universel. Les détenus ont réussi leur pari, s’emparant ainsi de la culture, base de toute démocratie, et d’une œuvre magistrale et inaltérable. Pour eux, il s’agit d’une étape essentielle pour passer de « public empêché » à citoyen affranchi, et le bonnet phrygien en est le meilleur symbole, porté à Rome par les esclaves affranchis.

*citations des détenus-commissaires

La Foule V, Magdalena Abakanowicz

La Foule V, Magdalena Abakanowicz

Liberté, Egalité, Fraternité

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