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Publié par Isabelle Kévorkian

Dans les mailles du filet
Dans les mailles du filet

Ou l’histoire de la pêche à la morue. Pour saisir l’enjeu de cette exposition singulière, il convient de suivre le parcours du début à la fin, comme on lit un roman. Plutôt genre thriller. La fin est ténébreuse, et ne semble pas laisser la place à un tome plus lumineux. Pourtant, tel est l’enjeu. Ne pas commencer par la dernière phrase au risque de voir s’effondrer la construction subtile, qui nous entraîne dans les entrailles de l’Atlantique nord et froid, et dans les profondeurs du musée de la marine, mêlant histoire, beaux-arts et questions contemporaine. Palais de Chaillot. Comme si nous pénétrions dans un sous-marin, en mission secrète. C’est sombre, la mer gronde, tumultueuse.

Au commencement … la Grande pêche à la morue.

Trois cartes de la mer du nord au 18ème siècle en témoignent. C’est en Atlantique nord que la morue se traque, en bancs, dans les hauts fonds à moins de cent mètres de profondeur. Les mers froides sont propices à la ponte, et constituent des circuits migratoires privilégiés (Terre-Neuve, Labrador, Islande, Groenland). La quête de ce poisson présente un intérêt sur les côtes de l’Amérique du nord, dans le Golfe de Saint-Laurent, là où les premiers trocs se mettent en place. Des peaux en échange d’ustensiles, et bientôt d’armes, avec les premiers pourcentages négociés. La colonisation est en marche. Les ports qui arment les bateaux, et les ports de débarquements se précisent des deux côtés de l’Atlantique, jusqu’à la manche. Les circuits de pêche sont dépendants de la salinité des eaux, et se dessinent selon que la morue sera séchée ou salée (Marseille, Portugal, Île-de-Ré…). Une économie triangulaire s’installe, comme en témoignent les cartes postales exposées (1900-1950). La morue, denrée peu chère et nutritive, devient un plat réputé qui nourrit les esclaves. Plat identitaire par excellence. Si vous l’ignoriez, vous ne dégusterez sans doute plus vos accras avec la même saveur.

Les acteurs de cette épopée se dévoilent : armateurs, capitaines emblématiques, ainsi que les bateaux, notamment les chaloupes et chalutiers. Le Grande Hermine, figure de proue, ou le Doris, en fonction du type de pêche (sédentaire ou errante).

Les témoignages d’époque sont éloquents et visent déjà à dénoncer la dureté de l’activité et ce qui se traduira par le massacre d’une espèce de poisson : films propagandes, entre autres. Une journée de pêche dure 18 heures : il s’agit d’une épopée humaine.

La panoplie des pêcheurs est exposée et les ustensiles, comme la Turlutte, qui permet d’attraper les appâts (encornets, bulots,…). Car à l’origine, la morue se pêche à la ligne, et plus tard la préparation sur le pont s’exerce manuellement, à coups de couteaux.

La morue est considérée comme « l’or blanc », les plus grandes pouvant peser jusqu’à 90 kilogrammes. Les affiches d’époques, et recettes composent une anse privilégiée de l’exposition, et achèvent une première étape contextuelle.

Place à l’imaginaire, au romanesque, au lyrisme.

Deuxième volet de cette exposition mise en tableaux, illustrations, images ou traités par des noms célèbres, iconiques dans la sphère maritime, tout autant que picturale. Quelques noms en particulier : Albert-Guillaume Demarest, Yvonne Jean-Haffen, Louis-Marie Faudacq, Albert Brenet, Henri Dabadie, Anita Conti, Henri Rudeaux … Leur traduction artistique n’omet rien de ce que la pêche à la morue implique : l’éloignement, la séparation, les prières, les cérémonies au cœur, notamment, d’une Bretagne articulée autour des fêtes du grand pardon et autres fêtes religieuses, les périls en mer et les naufrages, les ex-votos, les veuves éplorées, les légendes celtes, les processions, les navires-hôpitaux. Des « clichés », au sens littéral, peints à une échelle qui rend poignantes les scènes. Comme si on les vivait, le cœur arraché.

Un pan entier est consacré à Pierre Loti, auteur de « Pêche en Islande » : le roman saisit la morue pour la première fois, avant les adaptations cinématographiques. D’autres, comme Anatole le Braz ne l’ignoreront pas. Puis le poisson, devenu mythe, fera l’objet de téléfilms, bandes-dessinées, documentaires : les archives en révèlent la complétude.

La pêche : enjeu environnemental.

Dans les années 1970, 2 millions de tonnes de morue sont pêchées jusqu’à ce qu’une décision radicale et nécessaire mette fin à la pêche à la morue en 1992, le temps que l’espèce puisse se reproduire. Le gouvernement canadien impose un moratoire avant l’interdiction. Elle ne trouvera pas les ressources pour. « La morue était trop belle ».

Se pose alors la question, brutale et inévitable : surpêche ? pêche-pirate ? quel avenir durable et responsable pour la pêche ? quels quotas définir, pour éviter que la morue et d’autres espèces ne soient menacées jusqu’à leur extinction ? Comment juguler ce danger, et équilibrer la biodiversité ?

La FAO (organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) révèle en 2014 que presque 30% des stocks mondiaux de poissons sont exploités à un niveau biologiquement non viable à long terme.

La pêche sonne l’alarme, et la morue illustre les conséquences sur la planète. Le débat demeure ouvert, témoignages et chiffres à l’appui, violents sans ambages. Parmi les témoins de cette mauvaise gestion des mers, Erik Orsenna, Claire Nouvian ou Isabelle Autissier, aux côtés de scientifiques, chercheurs, associations. Un espace interactif permet aux visiteurs de réagir, et peut-être d’élargir le sujet à d’autres espèces : le thon, le requin.

Quoiqu’il en soit, chacun sentira la responsabilité et le rôle qu’il peut jouer, à son niveau, pour endiguer le spectre de l'anéantissement des poissons. Est-ce que cette exposition suffira ? peut-elle révéler une prise de conscience collective, définitive et résolue ?

Cette exposition devrait constituer un parcours obligé et vertueux, et il est de notre devoir, à nous chroniqueurs, de ne pas la passer sous silence, aux côtés de #PicassoMania, #AndyWarhol, #Fragonard ou #LesRouart, qui d’ailleurs, chacun à leur manière, se sont emparé de causes sociétales.

Au musée de la marine, Palais de Chaillot, jusqu’au 26 juin 2016.

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