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Publié par Isabelle Kévorkian

Fabrice Hergott inaugurant l'exposition
Fabrice Hergott inaugurant l'exposition

Les Shadows constituent le clou de l’exposition qui vient d’ouvrir ses portes dans le XVIè arrondissement de Paris. Conservés par la Dia Art Foundation, les voici installés en totalité, et pour la première fois en Europe : 102 stations sérigraphiées et ininterrompues (qui font peut-être écho à stationtostation de David Bowie), composées de 17 couleurs, formant un couloir de 130 mètres. Les toiles ont été installées par ordre d’arrivée, lors du montage. Sans ordre donc. Et chacun y trouvera sa propre révélation, dans cette salle courbe qui permet de tous les englober du regard.

Personnellement, j’y vois une échographie cardiaque, et les battements d’un cœur résolument en vie, rythmé par une musique disco, tempo qui avait accompagné le vernissage d’origine et qui avait fait dire à Andy Warhol que « ça en fait de l’art disco ».

Andy Warhol, artiste énigmatique et provocateur, qui questionne tout en miroir, à commencer par lui. Une question fondamentale sous-tend son œuvre : quelle est la valeur d’un artiste, la valeur de l’art. Quoi de plus évident que de se mettre soi-même en scène pour tenter d’apporter des pistes de réflexion ? Il semblerait que les artistes soient tous préoccupés par cette même interrogation, et l’exposition TakeMeImYours à la Monnaie de Paris, orchestrée par Christian Boltanski, propose une clé similaire de lecture de l’art. L’art-marchandise.

La première salle donne le ton, en focalisant sur l’objet du culte. Andy Warhol lui-même fait écho à ses boîtes de soupe, à travers des accrochages unlimited, reflétant la tradition occidentale de l’autoportrait (1966, 1967, 1981). L’intention est sans ambigüité : il s’agit de domestiquer un travail, à travers la quantité. Le sujet devient objet, sans hiérarchie. L’artiste est sujet, au même titre que la soupe Campbell’s, à l’infini. Il joue sur les effets de couleurs, les aplats grossiers, et les codes de reproduction mécanique, précisément pour leur côté perfectible. Ce qui l’emporte, c’est l’imperfection, les accidents de surface. D’ailleurs, il précisait que pour tout connaître de lui, il suffisait de regarder à la surface ses peintures. Poursuivant, l’on pénètre dans la salle des Screen Tests. Des films qu’il a produit entre 1964 et 1966, fixant Bob Dylan, Niki de Saint Phalle ou un anonyme, sans montage ni narration, parfois hors champ ou flous. Les « étoiles filantes » de la Factory sont filmées comme n’importe qui, sans barrière sociale. Ici, la question de l’impermanence et de l’illusion est abordée. A l’heure du support numérique, de l’instantanéité et de l’éphémère, cette salle en dit long sur ce travail de transfert et de reproduction.

La salle suivante est consacrée au medium, comme moyen d’expression, avec ce papier peint sensationnel et vulgaire au motif Cow (1966) agrémenté de toiles de chaises électriques, encadrées ou non (1964-1971). La cadre est signifiant : symbole de l’artiste encagé. Violent, cru et incongru, mais formidable dénonciation marketing. Roi du PopArt, et homme de marketing, il questionne : Pourquoi ?

Pourquoi un objet banal ne peut-il être sacralisé, au même titre que l’artiste ? En cela, il devient art. Andy Warhol aborde la fétichisation de sa discipline artistique, avec ses Brillo Boxes (1964). Il poursuit avec la série des Jackies (1964), qui précède celle des Flowers (1964-1965), et la salle Maonotonie (1972-1973). Reproduire à l’envi, au moyen de couleurs qui bavent et se chevauchent, pour interpeller sur les tragédies sociales, la culture populaire ou l’idéal communiste. En réponse aux médias de masse, à la société de consommation, au capitalisme. Andy Warhol aborde aussi autre chose : le fait de se libérer des carcans et diktats imposés, et la surexposition renvoie à cela.

Quelques parallèles s’imposent avec l’œuvre de Lichtenstein (traitement des couleurs iconoclaste), de Kandinsky (estampes populaires et décalages des couleurs et des dessins), ou avec John Cage qui avait performé 2 heures durant Les Vexations d’Erik Satie, répétées 840 fois, devenant ainsi le symbole d’une musique d’ameublement, répétitive et monotone, qui emplit un espace vide. Comme les Cows ou les Flowers pourraient figurer un rideau de douche.

Andy Warhol avait précisé que « dans une société communiste, il n’y aurait plus d’artiste, l’art ferait partie de la société ». Il est question de l’Utopie, y compris dans le traitement artistique, puisque le coup de pinceau aléatoire remplace la sérigraphie. Warhol s’attache davantage à la crédibilité du message qu’au geste formel.

La connexion musicale se poursuit dans la salle du Velvet Underground (1966), sans frontière entre un motif Flower bannière décorative et une ambiance « Fuck You ». Le film expérimental qui est projeté nous envoie plein les tympans des sons indistincts, reconstitution historique sur 4 écrans géants reflétant une époque aujourd’hui évanouie, plus qu’une performance artistique. L’Utopie, toujours, et l’Ephémère. Salle immersive, moment abstrait et hors du temps dans cette exposition extraordinaire.

La légende dit que ce film aurait été influencé par Jean-Paul Léaud dans les 400 coups, lorsqu’il court…

Retour au calme dans une pièce aérienne, où les ballons flottent. Œuvres sans valeur, qui évoquent la possibilité de s’échapper, et le caractère indiscipliné d’Andy Warhol qui n’était pas à l’aise face aux journalistes ou dans un musée.

Avant une pause de 8 heures pour visionner un film d’une image : Empire (1964). Sur l’ennui, le temps qui passe.

Enfin, les Shadows (1978-1979), et leur exposition cinétique, motifs abstraits graphiques, déroulés comme le moteur d’un film. Ça tourne.

A retrouver quelques-uns des citations d'Andy Warhol : ici

Jusqu’au 7 février 2016 au Musée d'Art Moderne

Les Shadows

Les Shadows