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Publié par Isabelle Kévorkian

http://isabelle.kevorkian.over-blog.com
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Les Rouart, c’est une dynastie avisée et visionnaire, aux ramifications multiples, exemplaire dans la sphère artistique. De père en fils, entre cousins, à travers leurs unions et alliances, notamment avec les sœurs Lerolle, et auprès de leurs amis et confidents, parmi lesquels Degas, Valéry ou Mallarmé. Pas une figure qui ne soit créatif. L’atelier Grognard, ancienne manufacture industrielle du 19 siècle devenue lieu d’exposition, qui a accueilli pour Maurice de Vlaminck plus de 34.000 visiteurs l’an dernier, vient d’ouvrir ses portes aux Rouart, grâce aux prêts de musées (Orsay, Marmottan, Nancy…) et de collections particulières.

Plus de 130 œuvres sont exposées, selon un ordre chronologique, depuis l’impressionnisme d’Henri Rouart jusqu’au réalisme magique d’Augustin Rouart, en passant par Ernest Rouart, plus connu pour son goût de la collection. Le vernissage avait lieu en présence de Jean-Marie Rouart, écrivain, académicien qui s’affirme volontiers « cabotin » et qui ne tarit pas d’anecdotes savoureuses ou tendres, véritables sous-titres de certains tableaux. Jean-Marie Rouart, dont l’œuvre littéraire a permis de révéler le rôle et le travail de sa famille, a opéré sa petite révolution en se démarquant de ce domaine d’expression artistique.

La première salle, en rouge comme peut-être, la chaleur d’un intérieur, est destinée à Henri Rouart. Lorsqu’une personne lui posait cette question : « Les plages de Tahiti sont-elles aussi rouges ? », Paul Gauguin répondait « Non, pas du tout ». A vous de juger.

Peintre de portraits et autoportraits, de paysages et de scènes intimistes, il représente un courant artistique pour lequel il a beaucoup œuvré aux côtés de Caillebotte. Paul-Durand Ruel a tenté de l’exposer, en vain. Une hypothèse : la grande humilité d’Henri Rouart. Il s’autorise toutes les audaces pourtant, en peinture, qui témoigne de l’éloquence de sa passion pour cette discipline. Diplômé de Polytechnique et après une carrière industrielle impressionnante (nombre de ses brevets et inventions sont déposées au CNAM), il se consacre tout entier à peindre les moments précieux de la vie et son lieu de prédilection : la demeure familiale de La Queue-en-Brie, ou ses séjours italiens ou rouennais. Réputé peintre d’extérieur, il cerne tout autant à l’intérieur (les jours de mauvais temps) les jeux d’ombres et de lumière. Le vert est sa couleur fétiche, qui n’est pas sans rappeler la prédilection pour l’eau de Monet. Une technique unique et maîtrisée pour capter les nuages, les ondulations des courants, ou cette femme cousant, paisible.

Technique et perfectionnisme que ne renie pas Ernest Rouart, dans une salle abricot, davantage connu pour avoir permis de consolider les collections publiques françaises, au service des musées. Ernest Rouart est tout aussi discret qu’Henri, et méticuleux : il dessine et esquisse jusqu’à l’extrême, devient copiste dans les musées, notamment Orsay. Sensible aux effets de mode et aux scènes de rue, il se soucie du détail et de la fusion de ses personnages avec leur environnement. Les animaux, symboles de fidélité envers l’homme, sont très présents dans ses toiles. Il se préoccupe de l’émancipation de la femme et peint son affranchissement, davantage porté par les causes sociétales.

Augustin Rouart, quant à lui, reste le plus inclassable. Ce que l’on retient en particulier, ce sont ses influences japonaises, sa proximité avec le courant Nabi, et son attachement à l’île de Noirmoutier. Il apparaît dans un espace bleu comme les flots. Il use volontiers du format vertical, et du détail qui raconte tout. Chaque esprit complètera. Il ne fait pas commerce de ses toiles, et se démarque d’une veine figurative à son apogée. Il se réfère plus volontiers à Dürer, et opte pour le principe du monogramme. Soucieux de la santé et du sport, ses toiles vouent un culte aux personnages athlétiques. Le traitement décoratif qui entoure ses silhouettes est onirique : il créé ainsi le réalisme magique. Il peint également les tourments et la solitude, notamment à travers une toile emblématique : la mère de Jean-Marie Rouart, éplorée sur son lit, consolée par un chat qui veille. A l’instar de Valloton, il utilise des couleurs audacieuses et des contrastes de tons inattendus, vifs comme ce bouquet de mimosa. Ses fleurs se retrouvent souvent emprisonnées dans des vases, qui évoquent l’écrin qui saura valoriser, la poésie et l’exaltation du quotidien. Il appuie les contours et cloisonne ses sujets. Probablement le peintre qui offre le plus de liberté et de souffle de vie.

Jean-Marie Rouart revient sur ce tableau épique, qui aurait été conçu suite à l’une de ces scènes de ménage typique d’un couple au long cours. Il retient cette grimace figée sur la toile, qui rappelle les expressions espagnoles, où cette femme a été élevée. L’écrivain académicien ne nie pas un père « inadapté à la vie réelle », dans « sa bulle artistique », dont il a voulu se démarquer grâce à l’écriture. Et si cette scène est commune au sein d’une union, elle révèle aussi le caractère précisément durable du mariage. Plus loin, l’académicien, revendique son goût pour la pose. Il a servi de modèle dès son enfance, et plusieurs tableaux le représentent endormi. Il a deux ans à peine. Néanmoins, Jean-Marie Rouart précise : « si j’ai fui la peinture, je n’ai pas fui l’idée de la peinture », « j’ai été élevé parmi des peintres possédés par leur art, au point que lors de repas de famille, les oranges étaient toutes réquisitionnées comme modèles de natures mortes », « ma tante Julie possédait 13 toiles de Manet sur ses murs… », ou encore, « j’ai parfois eu cette impression d’être l’enfant de prédateurs désireux de me faire poser, et même si j’aimais être le centre d’intérêt, c’était très prégnant ». Celle-ci qui résume Jean-Marie Rouart et son choix de devenir écrivain : « le dimanche, on citait la peinture comme d’autres récitent la Bible, et j’entendais : Allez, lève-toi, je vais t’emmener au Louvre ».

D’autres moments croustillants révélés par Jean-Marie Rouart, liés à l’amitié indéfectible entre Henri et Degas, qui prétendait taper sur le premier chien qui se trouverait sur sa toute, avec sa canne, et lorsque ce chien se révélait un molosse, Degas, peu téméraire, l’ignorait.

Au centre de l’exposition un îlot gris soutenu présente des œuvres prêtées, qui offrent des résonances symboliques : toiles de Julie Manet, Berthe Morisot, sa mère ; portrait d’Henri Rouart par Degas, ou des scènes photographiées, de la vie des Rouart.

Plus loin un atelier graphique répertorie quelques estampes, dessins, travaux d’études ou préparatoires, et œuvres en soi des trois peintres réunis, et l’exposition se termine par un atelier pédagogique pour les enfants.

Les Rouart, à l'Atelier Grognard, Rueil-Malmaison ; jusqu'au 29 février

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