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Publié par Isabelle Kévorkian

http://isabelle.kevorkian.over-blog.com
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Première exposition à se concentrer sur l’érotisme dans la peinture de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), thème qui ne représente pas l’essentiel de son œuvre. Peintre religieux, portraitiste, paysagiste, historien et de genres. Néanmoins le libertinage et la galanterie constituent une part non négligeable de son travail, reflet de son époque et des mœurs de ses contemporains. Si lui-même n’est pas libertin, mais fidèle à son épouse, menant une vie discrète et peu mondaine en famille, il ne cerne pas avec moins d’acuité l’érotisme et les jeux audacieux qui prennent place dans les boudoirs, petites maisons et autres garçonnières, ou les bordels. Notamment celui de la rue Saint-Sauveur.

Si le titre est accrocheur, il convient d’en adopter une lecture plus fine. Fragonard amoureux … de sa peinture avant tout, d’une peinture lucide qui s’appréhende en miroir d’une littérature osée. Ses influences ? Urfé, la Princesse de Clèves, Crébillon, Laclos, Diderot, Rousseau… Les grands poèmes amoureux, les amours adultérins, les romans libertins, les passions tragiques. Il décortique l’amour jusqu’à son expression ultime, l’amour-folie, et nous invite à le découvrir à travers le petit trou de la serrure.

C’est le rapport amoureux qui l’intéresse et qu’il sublime à travers des toiles éloquentes, aux métaphores phalliques malicieuses, jamais vulgaires. Car Fragonard se préoccupe bien plus de l’affect que du libertinage au sens cru. Sa peinture galante, qui évolue vers l’Opéra comique, est empreinte de jeux de plein-air, et de précieuses. Il injecte toujours une touche ludique et légère, dans les salons ou les sous-bois, derrière les bandeaux de Colin-Maillard.

Il peint les amours mythologiques, parfois incestueuses, cruelles et utopistes, qui relèvent davantage d’un hédonisme, cet amour pour soi. Ses toiles font écho au travail de tapisserie notamment de François Boucher, et les deux hommes semblent se répondre à travers leurs œuvres sur ce sujet de la galanterie et des amours flexibles et adultérins, « consommateurs ». De même qu’il installe un dialogue artistique avec Pierre-Antoine Baudouin. Il use des contre-jours et des chromatismes pour décrire un univers sur-sophistiqué, jusqu’à ce blanc aveuglant. Le vernis craque, la tessiture est sans limite. Signature des grands artistes. Au-delà du simple badinage, Fragonard se sert des lieux, fables, mythes comme prétexte pour représenter ce raffinement exacerbé, la passion jusqu’au scelus nefas. Car oui, l’amour tue, et le Chant du Cygne n’est jamais loin. Sous ses illustrations charnelles des contes de La Fontaine, l’on découvre un homme fragile, qui sait que le temps est compté. Il en a la conscience aigüe. Une dépression le submergera d’ailleurs lors d’un voyage en Italie, où il découvrira les peintures et sculptures antiques et baroques, qui fondent sa peinture érotique.

Ses tableaux se lisent comme des romans : le génie des couleurs qui parle des sentiments et des affects, les détails qui rappellent les amours malheureuses les tragédies, les postures qui soulignent les passions non partagées. Il raconte une histoire, dans chacune de ses toiles. Son lexique et sa sémantique ne sont pas éloignés des romanciers inspirés par l’amour sous toutes ses formes, jusqu’au chagrin jusqu’au vertige, son style vigoureux témoigne de l’ardeur amoureuse. Il peint comme ses personnages s’adonnent au plaisir et font l’amour, tout en sous-entendus et coquineries, comme ce bouton de rose qui flamboie. La nature est complice. Sa peinture est licencieuse et ironique, et c’est cette personnalité qui le démarque. Erotique, jamais pornographique. Sa vie de famille le protège.

Il va pourtant peindre les femmes libérées, et contribuer à asseoir leur rôle, leur place, leur féminité, rendant hommage à Sapho, Héloïse et Abélard. Ces femmes seules, qui revendiquent leur célibat, qui écrivent et qui lisent, qui ne veulent pas d’enfant et qui s’épanchent aux côtés de leur chatte, tout en écoutant leur musique. L’animal n’est jamais loin, chez Fragonard, complice lui aussi. Ses toiles donnent le frisson, tant leur dimension de fusion et de jouissance emporte. Ses gros plans sont saisissants.

Fragonard est probablement le peintre le plus progressiste et élégant, qui fait fi des moralisateurs. C’est Eros enchanté dans de pittoresques jardins, c’est l’amour dans l’Armoire, sous l'oeil d'un ange, jusqu’au Verrou, cette toile énigmatique. Qui sublime, révèle, dénonce les liaisons dangereuses. Qui sait.

Le cygne a chanté, les amours seront bientôt foudroyées par la mort, les amants se seront perdus dans le baiser et l’étreinte. Il reste de tout cela des toiles somptueuses de Fragonard, et une scénographie à la hauteur, qui sublime ces peintures, et invite le visiteur à s’y pencher avec attention, en les intégrant dans de petites niches.

Avec le concours de la BNF et de prêts de musées inédits. Certaines œuvres exposées étaient, jusqu’à présent, demeurées confidentielles. Une exposition qui fera date.

Fragonard amoureux, galant et libertin, au musée du Luxembourg, jusqu’au 24 janvier 2016.

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