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Publié par Isabelle Kévorkian

#PleineNuit
#PleineNuit

Neuf heures pour découvrir une salle d’opéra en chantier, au sens littéral et figuré. Littéral car l’Opéra-Comique est fermé pour travaux de rénovation, jusqu’en 2017. Figuré car nous assistons, au cœur de cette nuit bleutée enténébrée enfumée, à la création inédite d’un opéra de chantier, sous la baguette du chef d’Orchestre Martial Drapeau, également au saxophone alto. Il dirige dans ce purgatoire inédit, entre échafaudages, panneaux de protection, loges détruites, fauteuils démembrés, espaces interdits et barrés par des scotchs de chantier, portes métalliques, décors ensevelis, un ensemble vocal -qui avance à pas mesurés tels des revenants, et instrumental -dissonant difractant composé de flûtes, trombones, percussions, saxhorns, tubas, trompettes, trombones, saxophones. Ça heurte : tous les personnages d’opéra, d’opérette, de la scène lyrique, et les compositeurs et les librettistes, semblent convoqués pour réveiller notre mémoire ensommeillée et nous rappeler qui nous sommes, ce que nous valons. Chantier-pèlerinage, pour se retrouver, se recentrer, ignorant où nos pas nous conduisent. Une force invisible nous accompagne, trace le chemin à notre place.

Expérience extraordinaire, unique : visiter une institution en chantier, charlotte et casque de protection de rigueur, en musique, en pleine nuit, où chaque heure nous renvoie à notre petite mythologie. C’est de mémoire dont il est question, et au cœur de cet espace fantomatique, où l’on déambule avec ce sentiment oppressant de vertige, dans lequel on erre auprès de figures désincarnées-réincarnées, nous ne savons plus très bien si nous sommes morts ou en vie, et dans quelle vie ?

Christian Boltansky développe une approche artistique reconnaissable entre mille, maléfique de prime abord, salvatrice en réalité. Un art de la réconciliation, intime. Son œuvre nous est entièrement dédiée, tel un musée de soi-même, qu’il coordonne pour révéler cet écho en nous : ses personne(s) pour la(les)quelle(s) est arrivée l’heure d’être jugé, tel que décrit dans Le Livre prophétique de Daniel, ses visages floutés, semblables à ceux de la fête de Pourim, ses ampoules dénudées bleues comme les mots de Dante, qui éclairent à mesure que notre cœur s’emballe, naît, s’émeut, se crispe, meurt et ressuscite, jusqu’à survivre sur un rocher vierge en plein pacifique, à Teshima, ses cadavres dans le placard et ceux qui descendent des cieux, emmaillotés dans des sacs poubelles. Des propositions interactives, qui oscillent entre passé et présent, ici maintenant et auparavant ailleurs, vie et ténèbres, souvenirs et actualité. L’atmosphère sonore qui sous-tend cette introspection est cuivrée, assourdie, brumeuse, percutante comme un crabe-tambour.

Salle Favart, en off, le temps est compté. Nous avons neuf heures pour pénétrer dans les limbes de notre mythologie intérieure, de l’autre côté de notre existence, comme Orphée, avant d’en ressortir purifiés. Chaque heure correspond à l’une des stations de ce voyage en soi, de cette quête personnelle, ces retrouvailles avec nos souvenirs, nos actes, nos pensées, nos défunts, nos ruines, ce qui nous constitue, ce qu’il est encore temps de rétablir et d’expurger. Un instrument nous accompagne, dans cette traversée, mêlant Mozart Bach Hoffmann Hahn Mizoguchi et des notes qui parfois asphyxient. Ce chantier n’est pas seulement celui d’une salle d’opéra obligée de se réinventer pour accueillir un nouveau public, d’autres productions, contemporaines ou reconnues comme faisant partie de la mémoire collective. Ce chantier-là n’est que la partie visible, concrète et rassurante. Par-delà les tréteaux, les débris, la poussière de cette #PleineNuit bleue et opaque, silencieuse à en suffoquer, ce que l’on découvre après ce voyage au bout de la nuit, à la fin des neuf heures et de cette treizième nuit, c’est la lumière, la renaissance, l’accalmie, une projection possible, lumineuse. Ce que l’on apprend à l’issue de ce voyage au bout de la nuit, c’est le pardon et la rédemption. Christian Boltansky, Jean Kalman et Franck Krawczyk nous offrent une nuit en enfer, une nuit avec nos démons, une nuit de délivrance, et à la fin, la liberté.

www.artabsolument.com

www.opera-comique.com

L’errance poétique et musicale dans le chantier de l’Opéra Comique se poursuit ce soir, les 27 et 28 février. Vous aussi tentez l’expérience mystérieuse et mystique #PleineNuit.