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Publié par Isabelle Kévorkian

100 Years - 100 Artists
100 Years - 100 Artists

Deux femmes au service de la mémoire Arménienne

Le centenaire du génocide des Arméniens ne se résume pas à une série d’événements évanescents, le 24 avril. Les commémorations se poursuivent, ravivant toujours davantage la mémoire Arménienne et pérennisant la culture et l’identité d’un peuple qui a contribué au rayonnement international de la France. Focus, ce trimestre, sur deux femmes qui ont décidé de célébrer l’Arménie avec panache, perpétuant ainsi la flamboyance de nos ancêtres, à travers l’expression artistique.

L’art contemporain : revenir aux origines de la mémoire

Patricia Kishishian, d’origine arménienne dont les parents et grands-parents, parvenus à Marseille au terme d’un parcours semé de zones d’ombres et de silences, dirige la galerie d’art contemporain Sobering dans le quartier du Marais*, premier quartier sauvegardé grâce à laloi Malraux de protection et mise en valeur du patrimoine historique. Tout un symbole. En avril Patricia Kishishian avait réuni, à la Galerie Sobering, 15 artistes conceptuels internationaux, émergents ou émérites, dans le cadre d’une exposition : « Je me souviens du génocide arménien », déclinée ensuite au Centre d’art contemporain d’Alfortville. Un point de vue, et deux univers successifs pour « œuvrer à la construction d’une mémoire collective ». Monk, Weiner, Fatmi Prada, Puglisi, Gegisian … associés contre l’oubli et le déni, avaient proposé une réponse visuelle, sonore, picturale, graphique, photographique, ou à base d’installations éloquentes, à ces mots : « Le lieu d’exil -des Arméniens- y est le néant. » Talaat, ministre de l’intérieur (1er décembre 1915), permettant de les dépasser. Forte de la résonance de cette initiative, Patricia Kishishian a réitéré. Cette fois, elle a convaincu cent artistes contemporains du monde entier de proposer une œuvre à l’occasion d’un événement « 100 Years - 100 Artists » organisé le 29 novembre à l’Hôtel de l’Industrie à Paris. Soirée en deux temps : vente aux enchères au profit de l’association arménienne marseillaise Aram, et récital, pour une vision de la mémoire qui ne soit pas que mercantile.

Patricia explique avoir « eu un coup de cœur pour cette association, en la découvrant sur Internet. Derrière leur site, et l’extraordinaire travail de numérisation d’archives réalisé, j’ai perçu cet esprit de labeur et d’humilité mêlées, et cela m’a rappelé mon père, ouvrier. Il s’agit d’une histoire familiale aussi, et j’ai été séduite par cet héritage, la manière dont il était transmis et cultivé, en toute discrétion. Les archives, c’est la mémoire. » Patricia Kishishian a fondé la Galerie Sobering il y a trois ans avec son époux. Auparavant le couple était marchand en appartements, et éditait un beau livre « Annual » conçu comme une exposition de papier, catalogue singulier et raffiné. Peu à peu ils ont tissé des liens privilégiés avec des artistes de renommée et d’autres, sans galerie, tous dévoilant une sensibilité exacerbée. Pour cette vente aux enchères, son ambition était de retrouver ces battements de cœur, ceux de la communauté arménienne, et de revenir à l’origine : l’entrée en France.

Des artistes turcs, vietnamiens, lituaniens, grecs, israéliens, arméniens… (Mouraud, Mosset, Vasilis, Viet Ban Pham, Toumanian Vahanyan, Simon DK, Tschäpe, Stanikas, Chapuisat Prada…) ont joué le jeu, et proposé des pièces uniques, des œuvres numérotées à 8 ou 30 exemplaires, inédites. A un rythme effréné, la vente aux enchères, en salle et par téléphone des quatre coins du monde, a permis de collecter 12.500 euros, reversés à l’association. Son président Jacques Ouloussian, a dédié cette démarche au fondateur de ce centre de recherches et d’archivage, Jean Garbis Artin, et à son fils Christian Varoujan Artin. Le fonds Aram représente aujourd’hui 7.000 livres anciens, plusieurs milliers de périodiques, 500 photographies, 100 affiches, 2.000 documents sonores, 100.000 pages numérisées en accès libre sur Internet. Après les subventions du ministère de la Culture, le montant de cette vente aux enchères va permettre de poursuivre ce travail, visant avant tout la transmission.

Le récital : laisser s’envoler les traces du passé

Après la vente aux enchères, place à la musique. Adam Barro, baryton-basse**, Pierre Bedrossian**, joueur de doudouk, et Fanny Crouet, soprano-colorature, accompagnés par Anne Quéré au piano ont offert un moment de lyrisme et de poésie remarquable.

Azad magazine a eu envie de découvrir Fanny Crouet, pour comprendre ce qui a incité cette jeune chanteuse d’opéra à s’engager en faveur de la mémoire arménienne.

Soprano-colorature, c’est la plus aigue et légère des voix, « la plus acrobatique » précise-t-elle. Fanny étudie tous les jours des gammes appropriées, s’exerce aux vocalises et soigne son corps, dont chacun des muscles l’aide à placer le son. Elle dédie 2 à 3 heures quotidiennes à cet entrainement vocal et corporel, puis se consacre au travail de lecture de partitions, d’appropriation d’airs d’opéra. Son métier est une subtile alliance de l’imagination, de l’émotionnel et du mental. Elle cherche sans cesse la perfection, et comprend peu à peu que l’essentiel réside moins dans cette quête que dans le message que son corps et sa voix transmettent, le ressenti du public, ce qu’elle « donne sur scène (…). En tant qu’artiste, nous avons tant à offrir et à partager ! ». Née dans une famille de musiciens, et fascinée très jeune par le chant, elle s’initie. Décide d’en faire carrière, mais beaucoup lui opposent la dureté du métier avant de percer, et le nombre affolant d’artistes avant qu’elle ne se démarque. Fanny poursuit le chant et, en dépit des prix de conservatoires, elle se consacre davantage à ses études de droit. Diplômée, elle intègre une grande multinationale financière. Un matin, elle se rend au bureau et, dans un couloir du métro, Fanny reste figée devant un orchestre classique qui répète. Eblouie, elle s’écroule, et s’aperçoit que par peur, par goût d’un certain confort de vie, elle s’est trahie. « Par crainte, on ne va nulle part ; j’ai compris que j’étais une artiste, et que je devais être honnête avec moi-même, ce qui impliquait de dé-corréler ma créativité des schémas conformistes ou linéaires imposés par la société, et trouver mon propre équilibre », évoque-t-elle. Elle va avoir trente ans : elle s’est trompée de vie. Elle quitte la banque, pour se consacrer au chant. Au début les portes se ferment, elle persiste, apprend à lâcher-prise. La situation précaire ne constitue pas un frein, elle est soutenue par son époux et ses deux jeunes enfants. Elle privilégie la scène, plutôt que l’enseignement des institutions, observe, façonne son jeu théâtral, sa technique musicale, sa posture, et révise les langues pour interpréter différents rôles d’opéra. Elle croit aux rencontres et se fie aux metteurs en scène qui la conseillent, lui permettant de dépasser ses inhibitions. Elle écoute en boucle Natalie Dessay, Mady Mesplé, Lucia Popp, Edita Gruberova. La carrière de Fanny Crouet prend son envol. Sa route va bientôt croiser celle d’Adam Barro, et de l’Arménie. En 2012, elle interprète Lakmé dans la ville natale de Léo Delibes. Lui vient alors l’idée d’enregistrer les airs du compositeur, méconnu ou supplanté par Wagner ou Mozart. Convaincue, elle croise le chemin du pianiste arménien Artur Avanesov. Ensemble ils enregistrent le CD « Jardin intime », à Erevan (label suoniecolori). Elle pose les pieds pour la première fois en Arménie. A son retour, lors d’un récital salle Cortot, elle rencontre Adam Barro qui l’invite à l’accompagner sur scène à Gaveau lors du concert du centenaire du génocide des Arméniens qu’il a imaginé. Une complicité naît, Adam la sollicite à nouveau pour « 100 Years – 100 Artists ». Aujourd’hui Fanny Crouet mène une existence de bohème, d’équilibriste. En accord avec son destin de Soprano-colorature.

Après une tournée en Europe, Fanny Crouet sera en concert au Théâtre des Champs-Elysées en mars 2016 dans « L’enfant et les sortilèges » de Maurice Ravel ; Elle se produit régulièrement dans les écoles, aux côtés de l’association Paris Lyrique, pour faire découvrir l’Opéra aux plus petits, au travers de spectacles interactifs.

Site de l’association Aram : http://webaram.com

* article sur Le Marais en héritage(s) et les 50 ans de la loi Malraux, au Musée Carnavalet, à lire ici

** Adam Barro et Pierre Bedrossian ont fait l’objet d’échos dans les numéros 149, 150, 151 du trimestriel Azad magazine

Dernière minute :

Save the date !

Adam Barro est à l'initiative d'un concert le 28 janvier prochain, à la Mairie du 3ème arrondissement de Paris, dans le Marais, : Voyage musical Paris-Erevan. Récital, conférence et dédicaces.

J'aurai le plaisir d'y signer mon roman "Les Enfants Rouges" : à partir d'un fait divers, la rencontre avec mon aménité...

Affiche "100 Years - 100 Artists", portraits de Patricia Kishishian (N&B) et Fanny Crouet
Affiche "100 Years - 100 Artists", portraits de Patricia Kishishian (N&B) et Fanny Crouet
Affiche "100 Years - 100 Artists", portraits de Patricia Kishishian (N&B) et Fanny Crouet

Affiche "100 Years - 100 Artists", portraits de Patricia Kishishian (N&B) et Fanny Crouet

Voyage musical Paris - Erevan le 28 janvier, Paris3

Voyage musical Paris - Erevan le 28 janvier, Paris3