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Publié par Isabelle Kévorkian

Adam Barro, baryton-basse chante à la mémoire des Arméniens disparus

Le jour où je dois rencontrer Adam Barro pour qu’il me parle du concert dont il est à l’initiative, salle Gaveau, en commémoration du centenaire du génocide des Arméniens, samedi 25 avril 2015, nous avons rendez-vous devant l’Eglise Apostolique Arménienne, rue Jean Goujon. J’arrive en avance, l’église est ouverte, j’entre. Le prêtre vient m’accueillir, croyant que je suis la mariée. Euh … non, je réponds. Il m’explique qu’il attend un couple, pour célébrer leur mariage prévu à 15 heures. Il est 15 heures, et force est de constater qu’il n’y a aucun passage dans la rue, déserte et au repos. Sur ce, Adam Barro arrive. Il salue le père Houssik Sargsyan. Les deux hommes se connaissent, Adam Barro chante souvent ici, à l’occasion de messes. Le prêtre lui explique la situation. En somme, résume-t-il, nous avons l’église Saint-Jean-Baptiste éclairée et silencieuse pour nous… Pendant que le prêtre va fermer les portes, Adam se met à interpréter en arménien « Seigneur prends pitié », les yeux fermés, emporté. Moment de grâce et de communion improbable. Voilà comment je rencontre le jeune baryton-basse d’origine arménienne, installé en France suite au tremblement de terre de Gümri.

Le chant est son moyen d’expression. Déjà à l’âge de 3 ans sa voix était si colorée qu’il se produisait en festivals. Il chantait à l’extérieur, devant les théâtres, mais son destin était net : bientôt il serait l’invité des salles de spectacle. A 4 ans, le voilà inscrit à l’émission de chansons pour enfants « Khatoutik », à la télévision arménienne. Il se souvient avec une précision saisissante chaque seconde de ce moment-là, accompagné par sa mère. Sa préoccupation résidait dans la perfection des intonations, prononcer chaque mot pour être audible et ne pas trahir le sens. Car parfois en arménien, à une consonne ou une voyelle près ou mal articulée, un mot peut révéler deux significations différentes. Des articles commencent à valoriser son talent, il se produit dans des concours de chœurs d’écoles, et devient "le petit soliste d’Arménie". Il intègre le conservatoire municipal de Gümri, tout en poursuivant ses études. Il a 12 ans lorsque le tremblement de terre ravage la ville de sa naissance ; Adam et son frère cadet se retrouvent orphelins. Grâce à un programme d’échange solidaire et humanitaire avec la France, Adam Barro découvre Paris, au sein d’une famille qui l’adoptera plus tard, lui offrant un nom de scène. Il poursuit ses études, puis retourne en Arménie, à Erevan. Il obtient son baccalauréat. Parallèlement il décroche la seule place délivrée par le ministre au conservatoire supérieur national de Erevan. Entame deux années de préparation, avant d’être nommé baryton. En 1998, il obtient son diplôme de chanteur d’Opéra, de soliste et d’enseignant. Il poursuit un cycle de perfectionnement en 2000, et devient professeur de chant, avant d’intégrer l’Ecole Normale Supérieure, en France, où il réside désormais. L’Ecole Normale de Musique de Paris lui décerne en 2004 le diplôme supérieur d’exécution de chant à l’unanimité et avec félicitations du jury (classe de madame Caroline Dumas). La Schola Cantorum de Paris couronne son travail en 2006 par le diplôme supérieur de virtuosité, en 2007 par le diplôme de concert et en 2008 par le diplôme de perfectionnement (classe de Madame Anna-Maria Bondi). Ouf !!!

Il suit en parallèle plusieurs master class, avec Mireille Alcantara, José Van Dam, François Le Roux, Gabriel Baquier, Cécilia Bartoli et Luciano Serra, se révèle dans les concours internationaux, comme « Vive voix », et entame des performances remarquées à la basilique Saint Pierre à Rome, ou la Cathédrale Notre-Dame de Paris.

Adam Barro a appris seul la langue française, qu’il parle admirablement. Il maîtrise aussi le russe, l’italien et l’anglais. Il a toujours été brillant, s’intégrant vite, pour « qu’on me remarque le moins possible, qu’on ne me montre pas du doigt ». Paradoxalement, sa carrière le place sur le devant des scènes internationales. Il ne cache pas son plaisir et pense à ses parents. Il n’est pas une phrase qu’il prononce sans un mot, un signe, à l’égard de sa mère ou de son père.

Talentueux, il a néanmoins travaillé avec acharnement, pour parfaire son don. Déterminé à « apprendre à s’exprimer dans l’espace, à regarder dans les yeux, pour sonder les profondeurs de l’âme humaine ». Son regard fouille en nous : cela lui permet d’accorder ou non sa confiance. D’instinct il sait s’il peut se dévoiler, à qui il a affaire. Il explique sur quoi repose son travail : la respiration, qui permet de tenir la note, comme en son temps Adolphe Nourrit dans « La Juive » de Halévy : « Respirer avec les veines pour que la voix ne bouge pas, relier voix et diaphragme, faire monter le son pour atteindre le mont Ararat ». Adam Barro a un côté mystique et mystérieux. Il avoue s’exercer chaque jour, dès qu’il le peut. La conscience qu’il a developpée de son art lui vient d’Arménie : « Là-bas, tu es un artiste professionnel en tant que chanteur d’opéra, il s’agit de chanter sublimement ou pas du tout, l’exigence est non négociable ». Il a retrouvé cette nécessité en France, pour savoir où se produire. Aujourd’hui, il se sent le devoir d’être tout autant ici, en France que là-bas, en Arménie, et espère que le chant lui offrira les passerelles dont il rêve, pour laisser une trace culturelle historique. Ou le cinéma, qui lui a déjà ouvert ses portes. Une expérience qui ne l’a pas laissé indifférent : il a tourné deux opéras filmés (Rigoletto de Giuseppe Verdi et Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns). Il a aussi enregistré un CD dédié aux Ave Maria du monde dont un arménien, rare. Il a fait "Prendre l’air à l’Opéra" au théâtre Galabru de Paris, prouvant qu'aucune forme d’expression lyrique ne l’arrêtait.

Adam Barro, s’il s’en remet volontiers à Dieu, ne doit son talent qu’à sa propre volonté. Comme tous les artistes de génie, qui incarnent une légende, Adam est un pseudo, né Mourad Amikhanian. Lors d’un concert, il lisait son identité affichée et soudain, comme illuminé, les dernières lettres de son prénom unies aux premières de son nom, ont formé Adam, comme si son prénom reliait deux continents, deux pays : la France et l’Arménie, ses deux parents, ses deux familles. La force du destin.

Sa ténacité et sa force de conviction lui offrent la liberté de se produire aux côtés des plus grands pour un concert exceptionnel dans une salle mythique de Paris : Gaveau, inaugurée en 1907, configurée à l’italienne pour favoriser la proximité et l’écoute. Classée Monument Historique. Comme un vœu qui serait exaucé. Il était déjà à l’origine d’une programmation en souvenir du tremblement de terre en Arménie, en 2013 à Gaveau.

Il a préparé avec soin la programmation, et les artistes ont tous accepté d’interpréter de la musique arménienne, en travaillant une prononciation irréprochable. Fanny Crouet, soprano colorature, Hildegarde Fesneau au violon, Iris Torossian à la harpe, Julia Knecht, soprano, Antoine de Grolée au piano, Rémy Poulakis, ténor, Davide Perrone au piano, Pierre Bédrossian, au doudouk, qui fait déjà partie des instrumentistes de l’orchestre du centenaire le 21 avril au théâtre du Châtelet, organisé par l’UGAB France. Anahit Topchian et Frédéric de Verville, récitants. Le public entendra l’Ave Maria de Giulio Caccini, des poèmes de Parouir Sevak, des pièces de Komitas, entre autres. Impossible de lister l’intégralité de ce concert en mémoire d’un siècle. Le professeur d’histoire Emmanuel Garcia ponctuera les airs d’Opéra et chants d’Arménie, et recontextualisera les œuvres dans l’Histoire.

Ce soir-là, n’oubliez pas votre pin’s myosotis représentant les 5 continents où se sont réfugiés les Arméniens fuyant le génocide, aux couleurs éloquentes : le noir du deuil, le jaune des 12 capitales terres d’accueil et le myosotis des continents, contre l'oubli. Ce concert est dédié à chaque victime du génocide Arménien : enfant, femme, vieillard, instituteur, poète, prêtre, cultivateur, artisan, commerçant, avocat, médecin, ingénieur…

Adam Barro termine par sa devise : « Ne pas vivre tout simplement, mais rendre exceptionnel chaque jour ». Gageons que ce samedi 25 avril sera d’une intensité toute particulière.

Réservez votre place !



Salle Gaveau - http://www.sallegaveau.com/la-saison/898/adam-barro

Réservations FNAC - http://www.fnacspectacles.com/place-spectacle/manifestation/Lyrique-ADAM-BARRO-GA254.htm#/disponibilite/040c72bec0a8280f6e1d4a8533a3a33f/normale

Adam Barro, et l'église Apostolique Arménienne rue Jean Goujon
Adam Barro, et l'église Apostolique Arménienne rue Jean Goujon

Adam Barro, et l'église Apostolique Arménienne rue Jean Goujon

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