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Publié par Isabelle Kévorkian

L'Odyssée CousteauL’Odyssée de Cousteau au cinéma, ou l’art de passer à côté de son sujet. Sans doute avec autant de brio que le légendaire commandant Cousteau sera passé à côté de sa vie. Il existait plusieurs clés d’entrées pour aborder Cousteau et son épopée extraordinaire. L’écologiste, à la rigueur, pour faite écho à l’actualité, aux sujets sociaux, sociétaux, environnementaux qui ont vu ces dernières années l’éclosion d’un parti « vert » alors qu’il est question d’un sujet transversal. Son côté visionnaire à cet égard. Admettons. Sauf que le commandant Cousteau a découvert l’écologie sur le tard. Préserver la nature n’a pas constitué l’une de ses priorités. Il y a le père, ensuite : Jacques-Yves Cousteau. Celui qui n’a d’égards que pour son cadet, Philippe, dédaignant son aîné, Jean-Michel. Qu’importe en vérité : Cousteau n’était pas homme à devenir père. Ou plutôt : était-il homme à enfanter ici et là. Il y a l’époux aussi : grisé par la célébrité, il en délaissera chaque jour davantage Simone, sans qui il n’y aurait jamais eu d’odyssée, ni d’histoire, ni d’amis, ni d’honneurs, ni d’enfants, ni Calypso. Il y a surtout et enfin le commandant Cousteau, homme de légendes, de flashs et de conquêtes, infidèle, vulnérable et spectaculaire. Reconnaissable à son bonnet rouge télégénique. Jérôme Salle a décidé de tout aborder et forcément, en deux heures, il était impossible de fouiller chacun de ces aspects. L’ensemble est survolé, comme dans un aéroplane. Un parti-pris comme un autre. Qui explique peut-être ce que Jérôme Salle ne mentionne pas : Cousteau marin, qui a fait ses classes à Brest et à Toulon, au Mourillon ; ses amitiés peu glorieuses et celles se son frère, antisémite et collaborationniste. Autant de pans pourtant constitutifs de l’homme qu’il est sans doute devenu : mégalomane égotiste. On m’opposera que les sombres histoires de « collabo » n’intéressent personne, écornent un mythe, que ce qui importe c’est son engagement environnemental, ses idées extravagantes, sa langue singulière : celle d’un océanographe émérite, co-inventeur du scaphandre autonome. On oubliera cependant qu’à photographier plus et plus de territoires jusqu’à s’en emparer, c’était faire da la planète son empire. Car si Cousteau a en effet écouté la planète et ses océans, s’est-il jamais réellement soucié des écosystèmes qu’il pénétrait, leur rôle fondamental ? Ce que Jérôme Salle oublie encore, c’est Simone. Or, à mon sens, le véritable sujet est concentré dans la personnalité de cette femme née en Algérie et élevée au Japon.

 

Simone Cousteau, l’âme de l’Odyssée

Une mère ? Certainement pas : elle envoie ses enfants en pension dès que possible. Elle, sa vie, c’est la mer. Et Calypso. Elle en est l’âme. Le véritable marin, c’est elle : « la femme qui aura passé le plus de temps à naviguer à ce jour, à part Anita Conti », précise Jocelyne de Pass qui a travaillé auprès du commandant Cousteau près de vingt années. Anita Conti, première femme océanographe, d’origine arménienne, née Anita Caracotchian.

Jocelyne de Pass a enquêté sur Simone Cousteau et me conforte, lorsque je rencontre cette frêle écrivain, correctrice, traductrice : « Simone a tout donné à Cousteau pour la mer et Calypso : sans elle, le commandant n’existe pas ». Jérôme Salle l’aborde brièvement, lorsque Simone tend à son époux l’ensemble de sa fortune pour Calypso et prend la décision d’abandonner ses enfants pour partir en mer à ses côtés. Dans quelles circonstances Jocelyne de Pass a-t-elle rencontré le commandant Cousteau, pourquoi s’est-celle autant préoccupée de Simone, femme au destin extraordinaire ? « Les éditions Robert Laffont cherchaient une traductrice pour les 20 volumes de l’encyclopédie sous-marine du commandant qui, jusqu’à présent, avait refusé la plupart des candidats. J’ai été appelée, mais j’ai d’abord refusé n’y connaissant rien en navigation, en faune et flore sous-marine, en poissons, en plongée. Les éditions ont insisté et j’ai traduit vingt pages à soumettre au commandant. Il a lu et a décidé que ce serait moi. Je ne l’ai plus quitté (…). Deux ans ont été nécessaires pour ces traductions, je me levais chaque jour à 4h du matin et je ne faisais rien d’autre, au point que mon époux un jour m’a demandé de choisir : les traductions ou notre mariage. Le commandant Cousteau, à qui je m’en étais référée m’a répondu : Dites-lui que vous avez choisi, les traductions. Qu’il demande le divorce. Vous verrez, il s’accommodera. » Il s’est accommodé. Personne ne résistait au commandant Cousteau. Commandant ? « Oui, précise Jocelyne, commandant de son bateau » !

Jocelyne de Pass poursuit : « Calypso, c’est Simone, en réalité ». Simone : petite-fille de deux grands-pères amiraux de la Marine nationale, fille d’un officier de marine ; ingénieur chez Air Liquide comme le fut son père à Paris puis au Japon avant de prendre la direction de la branche asiatique du groupe, tout en demeurant officier de réserve. Simone : La mer et la navigation en héritage. Les océans coulent dans ses veines, bien plus fluide que le sang le plus pur. Calypso, son oxygène. Au début, c’est une aventure partagée, un rêve qui se concrétise, à deux. C’est flamboyant et romanesque comme une étoile filante un soir d’été. C’est la liberté. Peu à peu, Simone se retrouve emprisonnée à bord de Calypso –dont Cousteau fera un personnage à part entière de son odyssée. Simone résistera aux maitresses de son mari, à ses failles, ses excès, ses inconséquences, comme aux tempêtes. « Elle en viendra à détester les femmes en général, au point de refuser d’être présente au mariage de son fils Philippe, imposant à Cousteau de ne pas s’y rendre non plus. Elle était devenue jalouse de toutes les femmes, même de Janice. »

 

Relation père-fils

C’est Janice –Jan, qui est à l’origine du projet cinématographique, et l’on comprend mieux l’angle d’attaque : la relation entre Philippe et son père, le commandant Cousteau. Philippe au destin si tragique. Il a toujours volé, comme pour venger la carrière brisée de son père qu’il idéalisait, enfant. Un père charismatique, plein d’allant et d’entregent, un père charmeur et un peu magicien. Qui à défaut de pouvoir devenir pilote se retrouve marin. C’est pourtant sa passion pour les avions et la vitesse qu’il transmet à Philippe. Après son internat le jeune garçon démarre des études de cinéma, pendant que son frère se tourne vers l’architecture (un frère qui ne présente que peu d’importance : le film cerne un être elliptique voire fantomatique). Philippe rencontre Jan, ravissante mannequin, qu’il épousera presque en catimini. Ensemble, ils ont Alexandra. Et puis Philippe, à l’instar de son père, quitte son bonheur stable et familier, pour rejoindre Calypso. Ses réalisations de films permettent à Calypso de naviguer autour du globe. L’enjeu financier n’est pas neutre : Calypso est un gouffre et bientôt il y a le projet de bathyscaphe. Philippe émet des propositions inventives, comme ce long travelling-arrière sous l’eau. La vie humaine à bord de Calypso disparaît dans les profondeurs sous-marines au profit de la vie aquatique. Génial ! On comprend que Philippe peut devenir un brillant cinéaste, avant-gardiste. Peu à peu, le père écoute le fils et se rallie même à ses combats, en particulier la préservation de la planète. Une cause non encore identifiée par les puissances et entrepreneurs mondiaux. C’est là que tout bascule. Calypso n’a pas voyagé partout : pas en Antarctique, qui était la destination originelle. Parce que, avant eux, un écrivain avait tenté de décrire cet endroit du globe, vingt-mille lieues sous les mers. L’expédition prend la mer : bonne vieille Calypso avec sa coque en bois. L’équipage parvient, tant bien que mal, à destination. C’est la révélation. Cousteau comprend ce que l’écologie signifie lorsqu’il découvre les charniers de baleine et ce que l’homme est capable de sacrifier pour son plaisir. Il comprend la valeur des ressources planétaires. Philippe a réussi à persuader son père. Simone vit et sourit, même emmurée dans l’alcool et la maladie : il n’y a pas de femmes ici, seulement l’équipage, les uns plus respectueux que les autres envers cette femme, digne malgré tout. Qui suscite leur admiration. Et son fils qu’elle a appris à aimer. Et Cousteau, l’homme d’une vie. Et Calypso, son refuge.

 

Plus tard, Philippe est au volant de son hydravion, il s’apprête à amerrir. Le soleil brille et la mer brasille. Il n’y a pas assez de fuel. C’est par un appel téléphonique que son entourage apprendra son décès. Sa fille Alexandra, deux ans, aux côtés de Janice. L’équipage. Le commandant Cousteau. Jean-Michel, le frère. Simone, sa mère.

 

Nous spectateurs, restons échoués sur la banquise, perplexes et déçus, émus et tristes, quoique émerveillés par les morses, les pingouins et les baleines survivantes. Il restera désormais dans nos esprits une image superficielle du commandant Cousteau et de son entourage. Autant de personnalités, de destins écorchés qui auront été ignorés ou trop vite couchés sur un scénario, à l’instar de Falco. Il restera des images aussi, bien trop.  Comme si pour Jérôme Salle, la seule manière d’aborder ce scénario avait été de se retrancher derrière cette somme de photographies oniriques. De belles iconographies certes, presque banales aujourd’hui. Des images commerciales. C’est cela qui reste du commandant Cousteau, une image bankable et peu flatteuse. Celle d’un requin, lui qui avait surnommé sa société : « Les Requins Associés ».

 

 

Le film se termine en rappelant qu’à la conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, à Rio de Janeiro, le commandant Cousteau a fait voter un pour préserver la planète jusqu’en 2048. On ignore aujourd’hui s’il a été assez convaincant pour le faire appliquer encore 32 ans par tous les pays. C’était en 1991. Ce que la légende ne rappelle pas, c’est qu’en 1991 Simone Cousteau meurt à son tour d’un cancer. Son époux, à qui elle a vendu son âme et dont elle n’est pas divorcée, est ailleurs : avec Francine. Il a entamé une liaison avec une hôtesse de l’air, avant la mort de leur fils Philippe. Le couple aura deux enfants, l’aînée naîtra peu après la mort de Philippe. Le commandant Cousteau aura poursuivi comme si de rien n’était, ni personne. Ni Simone, ni Calypso, ni Philippe, ni son aîné, ni sa noble ambition : vouloir préserver les océans et les terres. Il aura poursuivi en requin assoiffé.

 

« L’Odyssée », réalisé par Jérôme Salle. Biopic, drame, aventure (2h02). Avec Lambert Wilson, Pierre Niney, Audrey Tautou. En salle depuis le 12 octobre. Le film a été nominé au festival d’Angoulême du film francophone, dont il a fait l’ouverture.

 

 

Pour approfondir :

 

 

 

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