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Publié par isabelle kévorkian

Marina Tsvetaeva, l’insurgée avant-gardiste.

Portrait d’une Russe qui avait du Pasternak et du Maïakovski dans le sang.

 

Marina Tsvetaeva aspirait à ce que son œuvre soit appréhendée par un critique totalement en symbiose. Disons-le tout net : cette œuvre est contemporaine, universelle et immortelle. « Le Cahier Rouge », traduit du russe par Caroline Bérenger et Véronique Lossky est inédit. Ce qu’il recèle est circonscrit aux années 1932 et 1933. Il est le reflet de la richesse de l’œuvre de Marina Tsvetaeva, de sa méthode rigoureuse et acharnée d’écriture, de son devoir de poète. « Le don du poète c’est de devoir faire des vers, l’impossibilité de ne pas les faire » écrit-elle. Cahier rouge, cahier d’écolier. Marina Tsvetaeva consignait ses brouillons, fragments, notes et réflexions qui allaient former ses poèmes, ses traductions en français, sa prose, sa correspondance. A travers les manuscrits autographes, son écriture apparaît à la fois nette et illisible : étonnante signature de cette personnalité insurgée et ambivalente.

Ce cahier reprend ses thèmes de prédilection. Le saphisme développé dans la « Lettre à l’Amazone » dédiée à Nathalie Clifford-Barney, elle-même inspirée par Sapho, allant jusqu’à envisager de créer une école de femmes-poètes, lesbiennes, comme son initiatrice mythique. Sa recherche d’absolu se traduit aussi dans son « Jugement posthume », où elle explique que la jouissance n’est que le prélude à la mort. Elle est sans cesse déchirée entre tentation et engagement, et cette dualité se retrouve encore dans sa comparaison de deux poètes avec lesquels elle entretiendra une longue correspondance : Pasternak qui « ensorcelle » et Maïakovski qui « dégrise » : « Quand nous lisons Maïakovski, nous nous rappelons tout, sauf Maïakovski. Quand nous lisons Pasternak, nous oublions tout, sauf Pasternak ».

Sa révolte et sa force créative s’expriment dans sa correspondance (Maria Rainer Rilke, Isaak Babel, Vadim Roudnev –son éditeur auquel elle ne pouvait concéder aucun compromis : « La prose d’un poète est un travail différent de celle d’un prosateur, l’unité de mesure n’est pas la phrase. Je ne peux en briser l’unité artistique et vivante »). Marina Tsvetaeva était une indomptée, écrivant à la gloire de l’armée blanche à l’époque de la Russie révolutionnaire. Son lyrisme politique demeurera en filigrane dans ses poèmes, preuve de la vanité du monde. Son « Cahier rouge », selon Georges Nivat, qui décida de la publier, offre à découvrir davantage qu’un écrivain. Vingt fois sur le métier elle remet son ouvrage, le polissant toujours plus, puisant dans ses intuitions et rêves, soupesant chaque mot, les accumulant avant d’écrêter, expérimentant de nouvelles sonorités, n’éludant aucun néologisme, mais toujours équarrie entre le raffinement russe, la métrique poétique et une prose plus libre. Marina Tsvetaeva, femme libre et incandescente, amoureuse et haletante.

 

"Le Cahier rouge" de Marina Tsvetaeva, traduit du russe par Caroline Bérenger et Véronique Lossky, Edition des Syrtes, 456 p., 23€

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