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Publié par isabelle kévorkian

Les pères tortionnaires réduisent leurs enfants innocents à l’état d’esclaves. Ils le justifient et légitiment leurs actes. Ils passent pour des pères altruistes et engagés, soucieux de l’éducation de leurs enfants, de leur bien-être, des bonnes manières, de leur élévation sociale. En particulier dans les familles aisées. Jamais ils ne se remettent en question. Leur violence et le mensonge constituent leur ADN.

Cendrillon n’est pas qu’un personnage de conte de fées : elle existe, là, sur notre palier, elle est notre voisine, une collègue de notre entreprise, elle est notre amie. Mais on ignore ses souffrances. Parfois, elle ose dénoncer la barbarie et l’injustice. Cela prend du temps, des années. Qui la croira ? Sa parole, celle d’une enfant immature, contre celle de son père, adulte responsable et respecté ? N’aura-t-elle pas cherché les punitions infligées, n’est-elle pas rebelle cette enfant, indolente, lymphatique, délurée ? La mère, soumise, aveugle sourde et muette, quand elle ne prend pas part à la brutalité, ne s’immisce pas. Elle se tait. Comme le reste de la famille, les proches, les professionnels de santé, éducateurs, enseignants, même si les signes sont éloquents.

Accuser, pour ces cendrillons qui ne sont pas de papier, mais de chairs tuméfiées et d’os brisés, n’est-ce pas la honte, la trahison ? L’opprobre leur sera jeté, leur famille sera détruite, leur vie basculera. Ce qui les attend ? La culpabilité. Et l’inconnu, pire que la maltraitance quotidienne à laquelle, tout compte fait, elles s’adaptent, serviles. Les martinets ? leur encagement ? leur martyr ? Des repères ordinaires.

Céline Raphaël a eu ce courage, et elle le raconte dans son récit « La démesure. Soumise à la violence d’un père ». Résilier son passé, affronter sa famille. Aujourd’hui interne en médecine, pourra-t-elle jamais oublier tout à fait ?

Daniel Rousseau, pédopsychiatre, qui rédige la postface de cet ouvrage, alerte : « Mais constater, en France, en 2013, que plus de cinq cent mille mineurs ont été retirés à leur famille à un moment ou à un autre de leur enfance, que les morts par infanticide dépassent chaque année en nombre les décès des femmes battues et que les rares statistiques disponibles sur la maltraitance infantile démontrent l’accroissement  constant des cas dépistés, n’incite pas à croire que cette évolution des mentalités et de la conscience sociale concernant l’enfance bénéficie à tous. »

Bernard de Souzy, peintre-sculpteur notoire, a lui aussi révélé son enfance pervertie et son supplice dans « Mon père, ce tortionnaire », auquel il ajoute les carnets de notes de son père militaire, fervent colonialiste et bourreau de l’armée française lors de la guerre d’Algérie.

Pourtant, l’intérêt supérieur de l’enfant ne prévaut-il pas ? L’article 3 de la convention internationale des droits de l’enfant de l’Unicef précise que toute décision concernant un enfant doit tenir pleinement compte de l’intérêt supérieur de celui-ci d’une part, et que l’État doit assurer à l’enfant la protection et les soins nécessaires au cas où ses parents ou les autres personnes responsables de lui en sont incapables d’autre part.

Puisqu’Abraham Lincoln fait l’actualité au cinéma, rappelons qu’en 1864 déjà, il se préoccupe de la question. Il répond à une lettre accompagnée d’une pétition, de l’enseignante Mary Tyler Peabody Mann intitulée « Pétition des enfants des Etats-Unis ; (moins de 18 ans) pour que le président libère tous les enfants d’esclaves », signée par 195 élèves. Il rédige une courte missive le 5 avril, s’engageant à mettre un terme à l’esclavage : « Veuillez donc informer ces jeunes gens que je suis très heureux de constater à quel point leurs cœurs juvéniles sont pleins d’une compassion aussi juste que généreuse et que, s’il n’est pas en mon pouvoir d’accorder tout ce qu’ils demandent, je sais qu’ils se souviendront que Dieu dispose de ce pouvoir et que c’est bien, semble-t-il, ce qu’Il entend faire. »

Cette lettre autographe originale a été acquise par le Musée des Lettres et des Manuscrits en 2008 pour une somme de 3 401 000 dollars.  Est-ce le prix pour sensibiliser à la déshumanisation infantile ?

 

Céline Raphaël, « La démesure, soumise à la violence d’un père », Postface de Daniel Rousseau, éditions Max Milo, 18 euros, 236 pages

Bernard de Souzy, « Mon père, ce tortionnaire », éditions Jacob-Duvernet, 21,50 euros, 429 pages

Lettre autographe signée « A. Lincoln », en anglais, 1 page sur un bi-feuillet à en-tête de l’ « Executive Mansion, Wahington », datée du 5 avril 1864 et adressée à Mrs. Horace Mann. Lettre brunie avec quelques restaurations marginales. Musée des Lettres et des Manuscrits.

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