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Publié par isabelle kévorkian

Annie Ernaux a trouvé sa place.

 

Aura-t-il fallu à Annie Ernaux « Les années » pour trouver « La place » qui lui revient, après avoir disséqué sa vie depuis « L’événement » ? Les livres d’Annie Ernaux sont l’exact reflet de nos existences chaotiques, de nos rapports familiaux complexes, de douleurs et de nos joies, de nos luttes incessantes. Ils résonnent en chacun de nous car ils portent quelque chose d’universel. Ils nous convainquent et nous émeuvent nous les femmes parce qu’ils traitent avec élégance et justesse de nos droits, aujourd’hui encore si fragiles. Ils nous invitent à ne jamais faillir ni à nous indigner, plutôt à nous révolter et à nous engager. A travers son propre parcours, Madame Ernaux offre en partage une réflexion et une photographie intergénérationnelles qui gênent ou décomplexent ; lassent ou enhardissent. Ce que l’on apprend aujourd’hui, c’est qu’Annie Ernaux étouffait un cri d’indignation existentielle, à l’origine de tous ses ouvrages. Dans « L’autre fille », Annie Ernaux nous révèle sa blessure secrète qui l’a construite et qui a façonné son œuvre : la mort de sa sœur, à l’âge de six ans. Cette sœur qu’elle n’a pas connue, morte deux avant sa propre naissance.

Les plus belles lettres sont souvent des lettres d’amour posthumes, elles incarnent un élan sincère et désintéressé vers l’autre. Est-ce pour cela qu’Annie Ernaux a choisi d’écrire à sa sœur ? Pour défier cette mort et ce secret qu’elle exhume, pour défier le néant ? Pour apprendre à aimer cette sœur inconnue et faire la paix avec elle ? Cette sœur « plus gentille », « morte comme une sainte », qu’elle a « remplacée » ? Est-ce pour rendre tangible et éternel une complicité entre sœurs dont elle n’aura jamais appréhendé la saveur ? N’est-ce pas aussi pour transcender un constat d’échec : peut-on se substituer à une sœur défunte ? Est-on à la hauteur d’une telle mission ? Naît-on pour vivre dans l’ombre ?

Annie Ernaux écrit : « Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive ». Les mots comme rempart, comme force motrice, comme preuve de vie, comme arme. A travers cette lettre, Annie Ernaux remplit l’absence qui l’a rongée mais qui a tissé le fil de ses témoignages bouleversants et aigus. Son autobiographie directe et pudique à la fois, elle la doit à cette sœur défunte. Une lettre comme un hommage, comme une fin de quête.

 

« L’autre fille », Annie Ernaux, coll. « Les affranchis », éditions Nil (70 p., 7€)

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