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Publié par Isabelle Kévorkian

 

Noémie Fansten réussit un double exploit avec ce récit sincère et émouvant : Le lion dans la cage. Le premier ? Raconter son strabisme, et ses conséquences, à l’âge de deux, six, dix, vingt ans puis, devenue mère. Son écriture évolue à ce rythme effréné et posé, clinique et audible, et cela est une performance en soi. Le second ? Condenser cette chronique d’un serpent à lunettes, qui débute lorsqu’elle a deux ans et s’achève à l’âge adulte, en 158 pages et 16 chapitres aérés et colorés. Aucun lyrisme, aucun pathos. Ni trop, ni pas assez : l’équilibre. Le lecteur suit avec empathie les prémisses et signes avant-coureurs, notables, pourtant imperceptibles par les autres, puis le diagnostic (chapitre 1-blanc), le port de lunettes à double foyer, la rééducation (chapitre 2-rouge rosé), l’opération (chapitre 5 –orange), la revanche d’une blonde qui se transforme en bombe atomique, fatale et ravageuse, décomplexée, libérée de lunettes incommodantes fussent-elles amusantes et pétillantes à motifs rigolos (chapitre 9 –Rouge profond), puis le nouveau diagnostic :  le port de lunettes, encore, une autre opération (chapitre 13 –blanc et bleu roi) et le lâcher-prise (chapitre 15 –orange clair). L’œil droit répond à l’œil gauche, une guerre engagée depuis la naissance, comme entre un frère et une sœur ; Que Noémie Fansten s’est évertuée à combattre avec obstination. Son récit est léger pour un sujet lourd ; Pas si autocentré pour un récit laissant apparaître l’espoir. Il n’est empli d’aucune aigreur, amertume ou rancœur. Le lire prête à sourire, même à rire de bon cœur quand l’heure est pourtant accablante. Ce récit réconcilie Noémie Fansten avec les autres, avec elle-même. Il la fait grandir, il la rend forte, prête à recommencer le combat lorsque son fils se blesse gravement à son tour. Tout recommencer, en tant que mère cette fois. Sauf que, entre temps, Noémie Fansten a pris du recul : le lion a fini par entrer dans la cage et le serpent à lunettes a cessé de persiffler. Elle a trouvé sa place.

 

« T’as plus de lunettes ? » Je réponds non, je n’en ai plus besoin.

Nous nous recroisons quelques semaines plus tard. « T’as plus de lunettes ? » Je réponds la même chose.

Quelques mois plus tard, il me redemande : « T’as plus de lunettes ? » Je sens comme une nostalgie panique dans le ton de sa voix. Il ne me demande pas « t’as plus de lunettes » mais : « Où est la petite fille rigolote ? »

 

Noémie Fansten parle de l’enfance, de ses joies, de ses ravages lorsqu’on est différent. Or, nous le sommes tous ! Si l’on n’est pas le serpent à lunettes on est la centrale électrique, avec bagues et casque visant à resserrer moins de dents dans une bouche trop petite pour les accueillir toutes, celles d’origine tellement nombreuses. Il y a l’acné, le poids et aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, la problématique de l’image est exagérée et plus prégnante encore. Se résigner ? Certainement pas. Pleurer ? Sans doute, en silence. Affronter ? Assurément. Noémie Fansten invite tous les enfants et tous les parents du monde, à suivre un exemple. Il est singulier, donc universel. Ne pas ignorer, ne rien exagérer, résister et croire aux lendemains colorés, quitte, comme cet auteur, à se créer, in fine, sa propre couleur, celle que les autres n’atteindront jamais. Mieux encore : faire de sa singularité un joker et renverser la donne. C’est ainsi que Noémie s’est découverte synesthète : elle voit la vie en mots, en chiffres et en notes de toutes les nuances. Elle en a d’ailleurs fait son métier : scénariste et réalisatrice. Ses yeux qui louchent ? Sa meilleure infirmité-alliée. Quand le strabisme (4% des enfants concernés) mène à l'écran, ou l'art de cultiver le paradoxe.

 

Le Lion dans la cage, chronique d’un serpent à lunettes. Noémie Fansten. Éditions Michalon, 159 pages, 15 euros.

 

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