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Publié par Isabelle Kévorkian

#Semaine4 - Extrait4

 

#passion #amour


 

Rien n’est périlleux comme ces intimités où l’on s’est promis de ne pas s’attaquer mutuellement, quand l’un des deux n’inspire pas à l’autre une secrète répulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie indépendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent d’abandonner le convenu social, sont plus exposés à ces dangers que ceux qui vivent dans le réglé et dans le positif. On doit donc leur pardonner des entraînements plus soudains et des impressions plus fiévreuses. L’opinion sent qu’elle le doit, car elle est généralement plus indulgente pour ceux qui errent forcément dans la tempête que pour eux que berce un calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l’inspiration, et il faut bien que ce feu qui déborde pour les plaisirs et les enthousiasmes du public arrive à les consumer eux-mêmes. On les plaint alors, et le bon bourgeois, qui en apprenant leurs désastres et leurs catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit à sa brave et douce compagne :

« Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien ? elle est morte de chagrin. Et ce fameux poète qui disait de si belles choses ? il s’est suicidé. C’est grand dommage, ma femme… Tous ces gens-là finissent mal. C’est nous, les simples, qui sommes des gens heureux… » Et le bon bourgeois a raison.

Thérèse avait pourtant vécu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusée, du moins en laborieuse ouvrière, travaillant dès le matin et ne s’enivrant pas de plaisir ou de langueur à la fin de sa journée. Elle avait de continuelles aspirations à la vie domestique et réglée ; elle aimait l’ordre, et, loin d’afficher le mépris puéril que certains artistes prodiguaient à ce qu’ils appelaient dans ce temps-là la gent épicière, elle regrettai amèrement de n’avoir pas été mariée dans ce milieu médiocre et sûr, où au lieu de talent et de renommée, elle eût trouvé l’affection et la sécurité. Mais on ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas les seuls imprudents que la destinée foudroie.

 

Thérèse n’eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et libertin que l’on attribue à ce mot en amour. Ce fut un acte de sa volonté, après des nuits de méditation douloureuse, qu’elle lui dit :

 

« Je veux ce que tu veux, parce que nous sommes venus à ce point où la faute à commettre est l’inévitable réparation d’une série de fautes commises. J’ai été coupable envers toi, en n’ayant pas la prudence égoïste de te fuir ; il vaut mieux que je sois capable envers moi-même, en restant ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierté… Ecoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la force dont elle était capable, ne me retire jamais cette main-là, et, quelque chose qui arrive, garde assez d’honneur et de courage pour ne pas oublier qu’avant d’être ta maîtresse, j’ai été ton ami. Je me le suis dit dès le premier jour de ta passion : nous nous aimions trop bien ainsi pour ne pas nous aimer plus mal autrement ; mais ce bonheur-là ne pouvait pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que dans cette liaison, mêlée pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le dessus. Je te demande seulement, si tu viens à te lasser de mon amour comme te voilà lassé de mon amitié, de te rappeler que ce n’est pas un instant de délire qui m’a jetée dans tes bras, mais un élan de mon cœur et un sentiment plus tendre et plus durable que l’ivresse de la volupté. Je ne suis pas supérieure aux autres femmes et je ne m’arroge pas le droit de me croire invulnérable ; mais je t’aime si ardemment et si saintement, que je n’aurais jamais failli avec toi, si tu avais dû être sauvé par ma force. Après avoir cru que cette force t’était bonne, qu’elle t’apprenait à découvrir la tienne et à te purifier d’un mauvais passé, te voilà persuadé du contraire, à tel point qu’aujourd’hui c’est le contraire qui arrive : tu deviens amer, et il semble, si je résiste, que tu sois prêt à me haïr et à retourner à la débauche, en blasphémant même notre pauvre amitié. Eh bien ! j’offre à Dieu pour toi le sacrifice de ma vie. Si je dois souffrir de ton caractère ou de ton passé, soit. Je serai assez payée si je te préserve du suicide que tu étais en train d’accomplir quand je t’ai connu. Si je n’y parviens pas, du moins je l’aurai tenté, et Dieu ne pardonnera un dévouement inutile, lui qui sait combien il est sincère ! »

 

 

***

 

Laurent fut admirable d’enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les premiers jours de cette union. Il s’était élevé au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l’amour vrai, chaste et noble, qu’il avait tant rêvé, et dont il s’était cru à jamais déshérité par sa faute. Elle le retrempait, disait-il, dans les eaux de son baptême, elle effaçait en lui jusqu’au souvenir de ses mauvais jours. C’était une adoration, une extase, un culte.

Thérèse y crut naïvement. Elle s’abandonna à la joie d’avoir donné toute cette félicité et rendu toute cette grandeur à une âme d’élite. Elle oublia toutes ses appréhensions et en sourit comme de rêves creux qu’elle avait pris pour des raisons. Ils s’en moquèrent ensemble ; ils se reprochèrent de s’être méconnus et de ne s’être pas jetés au cou l’un de l’autre dès le premier jour, tant ils étaient faits pour se comprendre, se chérir et s’apprécier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons. Thérèse était rajeunie de dix ans. C’était un enfant plus enfant que Laurent lui-même ; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une existence où il ne sentirait pas le pli d’une feuille de rose.

Pauvre Thérèse ! son ivresse ne dura pas huit jours entiers.

D’où vient cet effroyable châtiment infligé à ceux qui ont abusé des forces de la jeunesse, et qui consiste à les rendre incapables de goûter la douceur d’une vie harmonieuse et logique ? Est-il bien criminel, le jeune homme qui se trouve lancé sans frein dans le monde avec d’immenses aspirations, et qui se croit capable d’étreindre tous les fantômes qui passent, tous les enivrements qui l’appellent ? Son péché est-il autre chose que l’ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que l’exercice de la vie doit être un éternel combat contre soi-même ? Il en est vraiment qui sont à plaindre, et qu’il est difficile de condamner, à qui ont peut-être manqué un guide, une mère prudente, un ami sérieux, une première maîtresse sincère. Le vertige les a saisis dès leurs premiers pas ; la corruption s’est jetée sur eux comme sur une proie pour faire des brutes de ceux qui avaient plus de sens que d’âme, pour faire des insensés de ceux qui se débattaient, comme Laurent, entre la fange de la réalité et l’idéal de leurs rêves.

Voilà ce que se disait Thérèse pour continuer à aimer cette âme souffrante, et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter.

Le septième jour de leur bonheur fut irrévocablement le dernier. Ce chiffre néfaste ne sortit jamais de la mémoire de Thérèse. Des circonstances fortuites avaient concouru à prolonger cette éternité de joies pendant toute une semaine ; personne d’intime n’était venu voir Thérèse, elle n’avait pas de travail trop pressé ; Laurent promettait de se remettre à l’ouvrage dès qu’il pourrait reprendre possession de son atelier, envahi par des ouvriers à qui il en avait confié la réparation. La chaleur était écrasante à Paris ; il fit à Thérèse la proposition d’aller passer quarante-huit heures à la campagne, dans les bois. C’était le septième jour.

 

George Sand_Elle et Lui qui a inspiré... le prochain à paraître

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