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Publié par Isabelle Kévorkian

#Semaine5 - Extrait5

 

#arménie #reportage #récit #origines #journalisme 

#résistance #mémoire


 

Un tableau exceptionnellement sinistre apparut peu à peu. Nous ne comprîmes pas de prime abord, mais plus nous nous approchions, plus une réalité à laquelle nous n’osions croise s’imposa. Des dômes de terre, rapprochés les uns des autres, se formaient à la ronde. Plus nous approchions, plus l’odeur de décomposition devenait forte. Des mouches, au corps vert et à la tête rouge foncé, bourdonnaient et se rassemblaient sur les monticules, autour de crevasses noires, ouvertes de-ci, de-là, par des émanations de gaz.

La tête fléchie, les orphelins, arrêtés à l’écart sur le chemin, attendaient.

- L’orphelinat est sous terre, dit notre guide en nous montrant des tombes d’enfants.

Ces funestes tertres funéraires étaient nombreux, très nombreux. On nous apprit à ce moment-là que les tentes avaient été initialement installées précisément à cet endroit ; au cours des semaines qui avaient suivi les massacres. La misère avait été si grande que des enfants, qui s’étaient retrouvés sans personne pour veiller sur eux, étaient morts en grand nombre, contaminés par la putréfaction environnante.

- Plusieurs épidémies se sont déclarées. Quelque quarante à cinquante enfants sont morts chaque jour. Les yeux desséchés, et exaspérés par leur trop grande infortune, sans même recourir à un prêtre, les mères creusaient une fosse près de leur tente et y enterraient leur enfant qui venait de mourir.

La forge serrée, le jeune homme se tut un instant, les yeux dans le vague. D’un geste de la main, il rejeta à terre la sueur de son front et soupira.

- Ah !... Ah !... Il y a eu des jours où l’on a sorti jusqu’à cinq corps d’enfants de la même tente…

Nous regardions longuement ces petites tombes. A vrai dire, qu’étions-nous venus faire dans ce malheureux pays ? Je me souviens des paroles du jeune homme… « L’orphelinat est sous terre ». Malgré moi, mes yeux fixaient les crevasses, d’où une vapeur bleuâtre, à peine visible, s’élevait avant de s’évanouir dans la lumière étincelante du soleil. Une nuée noire de mouches montait et redescendait. Elles ne se dispersaient pas, mais flottaient juste au-dessus du sol. Elles rampaient plus qu’elles ne volaient.

Quel lugubre et abrutissant tableau ! Notre affection et notre douleur furent si grandes que la fétidité de la putréfaction ne nous fit pas reculer et nous nous stimulions pour avancer encore.

- C’est l’odeur du corps de nos enfants !...

- Aah !... Aah !... –notre jeune guide soupira de nouveau : Ils ne sont pas enterrés profondément, c’est pour ça que ça sent… L’horreur continuait encore… Plus tard, les mères se traînaient hors des tentes et creusaient rapidement la terre, autant qu’elles le pouvaient. Elles prenaient parfois la fuite sans avoir refermé la tombe et retournaient sous leur tente… Que de fosses ai-je moi-même refermées de mes propres mains !

De nouveau, il se tut, sa voix s’éteignit. Un moment après, il poursuivit :

- Ce que nous avons vu, nul ne l’a vu… Nous considérions comme bienheureux ceux qui mouraient en ces jours-là… Nos cœurs étaient devenus de pierre, sinon comment aurions-nous pu tout supporter ?... Un matin, une femme a enterré son enfant près de sa tente. Trois ou quatre jours plus tard, son autre enfant est mort lui aussi. « Pourquoi creuser une nouvelle fosse ? dirent les vieilles qui étaient rassemblées là, la terre est encore meuble, réouvre la tombe de ton aîné et enterre-le à côté de lui. »

Quand la femme rouvrit le monticule, les vers avaient déjà mangé une moitié du corps de son aîné. Elle a longuement regardé les restes noircis, méconnaissables… Elle n’entendait plus rien, ne craignait plus personne… De temps en temps, d’autres femmes venaient la prendre par le bras, la stimuler. « Allez ! Que regardes-tu ? Fais-donc ! Finis vite ! »

Insensible comme une statue, la mère ne répondait pas et regardait, regardait !... Ce n’est que le soir venu, quittant le mort et la tombe, qu’elle prit la fuite en hurlant comme un loup. Longtemps, nous avons entendu ses lamentations dans le lointain… Où était-elle passée la nuit durant ? Dans quelle fosse était-elle tombée ? Je l’ignore… Jusqu’à l’aube, à l’heure du réveil, nous avons entendu sa voix, puis tout s’est évanoui.

 

 

Zabel Essayan_Dans les ruines, éditions Phébus, qui sous-tend toute mon inspiration, toute mon écriture

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