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Publié par Isabelle Kévorkian

#Semaine3 - Extrait3

#brest #port #marins #mythesassociés

 

Gens de mer

Le novice en partance et sentimental

 

A la déçente des marins chez Marijane 

serre à boire et à manger couche à 

pieds et à cheval.

 

Débit.

 

Le temps était si beau, la mer était si belle… / Qu’on dirait qu’y en avait pas.

Je promenais, un coup encore, ma Donzelle, / A Terre, tous deux, sous mon bras.

 

C’était donc, pour du coup, la dernière journée. / Comme ça : ça m’était égal…

Ça n’en était pas moins la suprême tournée / Et j’étais sensitif pas mal.

 

… Tous les ans, plus ou moins, je relâchais près d’elle/ - Un mois de mouillage à passer -

Et je la relâchais tout fraîchement fidèle… / Et toujours à recommencer.

 

Donc, quand la barque était à l’ancre, sans malice / J’accostais, novice vainqueur,

Pour mouiller un pied d’ancre, Espérance propice !... / Un pied d’ancre dans son cœur !

 

Elle donnait la main à manger à mon décompte / Et mes avances à manger.

Car, pour un mathurin faraud, c’est une honte / De ne pas rembarquer léger.

 

J’emportais ses cheveux, pour en cas de naufrage, / Et ses adieux au long-cours.

Et je lui rapportais des objets de sauvage, / Que le douanier saisit toujours.

 

Je me l’imaginais pendant les traversées, / Moi-même et naturellement

Je m’en imaginais d’autres aussi – censées / Elle – dans mon tempérament.

 

Mon nom mâle à son nom femelle se jumelle, / Bout-à-bout et par à peu-près :

Moi je suis Jean-Marie et c’est Mary-Jane elle… / Elle ni moi n’ons fait exprès.

 

… Notre chien de métier est chose assez jolie / Pour un leste et gueusard amant ;

Toujours pour démarrer on trouve l’embellie ; / - Un pleur… Et saille de l’avant !

 

Et hisse le grand foc ! – la foi me le commande. – / Largue les garcettes, sans gant !

Etarque à bloc ! – L’homme est libre et la mer est grande – / La femme : un sillage !... Et bon vent ! –

 

On a toujours, puisque c’est dans notre nature, / - Coulant en douceur, comme tout -

Filé son câble par le bout, sans fignolure… / Filé son câble par le bout !

 

- File !... La passion n’est jamais défrisée / - Evente tout et pique au nord !

Borde la brigantine et porte à la risée !... / - On prend sa capote et s’endort…

 

- Et file le parfait amour ! à ma manière, / - Ce n’est pas la bonne : tant mieux !

C’est encor la meilleure et dernière et première… / As pas peur d’échouer, mon vieux !

 

Ah ! la mer et l’amour ! – On sait – c’est variable… / Aujourd’hui : zéphyrs et houris !

Et demain… c’est un grain : Vente la peau du diable ! / Debout au quart ! croche des ris !...

 

- Nous fesons le bonheur d’un tas de malheureuses, / Gabiers –volants de Cupidon !...

Et la lame de l’ouest nous rince les pleureuses… / - Encore une ! et lave le pont !

 

***

 

Comme ça moi je suis. Elle, c’était la rose / D’amour, et du débit d’ici…

Nous cherchions tous deux à nous dire quelque chose / De triste. – C’est plus propre aussi. –

 

… Elle ne disait rien – Moi : pas plus. – Et sans doute, / La chose aurait duré longtemps…

Quand elle dit, d’un coup, au milieu de la route : / -Ah Jésus ! comme il fait beau temps ! –

 

J’y pensais justement, et peut-être avant elle… / Comme avec un même cœur, quoi !

Donc, je dis à mon tour : - Oh ! oui, mademoiselle, / Oui… Les vents halent le noroî

 

- Ah ! pour où partez-vous ? –Ah ! pour notre voyage… / - Des pays mauvais ? – Pas meilleurs…

- Pourquoi ? – Pour faire un tour, démoisir l’équipage… / Pour quelque part, et pas ailleurs :

 

New-York… Saint-Malo… -Que partout Dieu vous garde ! / -Oh !... Le saint homme y peut s’asseoir ;

Ça c’est notre métier à nous, ça nous regarde : / Eveillatifs, l’œil au bossoir !

 

- Oh ! ne blasphémez pas ! Que la Vierge vous veille ! / - Oui : que je vous rapporte encor

Une bonne Vierge, à la façon de Marseille ; / Pieds, mains, et tête et tout, en or ?...

 

- Votre navire est-il bon pour la mer lointaine ? / Ah ! pour ça je ne sais pas trop,

Mademoiselle ; c’est l’affaire au capitaine, / Pas à vous, ni moi matelot.

 

- Mais le navire a-t-il un beau nom de baptême ? / C’est un brick… pour son petit nom :

Une espèce de nom de dieu… toujours le même, / Ou de sa moitié : Junon

 

- Je tremblerai pour vous, quand la mer se tourmente… / - Tiens bon, va ! la coque a deux bords…

On sait patiner ça ! comme on fait d’une amante … / - Mais les mauvais maux ?... –Oh ! des sorts !

 

- Je tremble aussi que vous n’oubliiez mes tendresses,

Parmi vos reines de là-bas…

- Beaux cadavres de femme : oui ! mais noirs et singesses.

 

Et puis : voyez là, sur mon bras : / C’est l’Hôtel de l’Hymen, dont deux cœurs en gargousse

Tatoués à perpétuité ! / Et la petite bonne-femme en frac de mousse :

 

C’est vous, en portrait… pas flatté. / - Pour lors, c’est donc demain que vous quittez ?...

- Déjà !... Peut-être après-demain. (-Peut-être. / - Regardez, en appareillant, vers ma fenêtre :

 

On fera bonjour de la main. / - C’est bon. Jusqu’au retour de n’importe où, m’amie,

Du Tropique ou Noukahiva. / Tâchez d’être fidèle, et moi : sans avarie…

Une autre fois mieux !... Adieu-vat ! 

 

(Brest-Recouvrance)

 

Tristan Corbière_Les Amours Jaunes qui, avec Walt Whitman_FeuillesD'Herbe, ont été à l'origine de "Amertume" aux Editions Du Net, dans le cadre de la Journée du Manuscrit (2015)

 

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