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Publié par Isabelle Kévorkian

Le choix de l’éditeur annonce la tonalité : bienvenue dans la société du spectacle, dans l’esprit du temps, quand la quatrième de couverture situe l’histoire « Au renouveau du fascisme ». Les solides références de l’auteur (romancier, dramaturge) laissent présager du meilleur, en particulier ses soutiens : l’Aide à l’écriture du CNL et le Second Prix Littéraire International Indépendant. C’est de cela qu’il s’agit : un roman indé’, qui se démarque. Ce que l’on retient par dessus-tout, et qui était une gageure à relever : « à la mémoire de Dino Buzzati ». Pari réussi, au-delà de toute espérance.

 

Le résumé laisse présager le pire, de cette société qui n’en a jamais trop, de se bâfrer de spectaculaire : « Nathalie a ouvert la braguette de papa. Papa n’a pas bronché. Chapeau, papa. Madame est malheureuse pour vous, a dit Nathalie, alors elle a pensé que peut-être une autre femme pourrait vous soulager ». Un extrait bien choisi, qui attise la curiosité forcément. Qui ne révèle rien d’une  intrigue, cependant, oscillant entre pathétique et tendresse.

 

C’est l’histoire d’un homme qui s’est laissé aller, jusqu’à peser 480 kilos. Il s’expose comme un animal de foire, pour les curieux malsains, dans un Peep-Show, à Vienne. Si je t'écris ce soir de Vienne / J'aimerais bien que tu comprennes / Que j'ai choisi l'absence / Comme dernière chance… chante Barbara qui savait, déjà.

Son numéro est rôdé, coordonné avec Nathalie et Günther. Les gens se branlent devant la monstruosité exposée, excités d’être écœurés. Mais un soir, c’est le drame : Jean roule sur sa mère et l’étouffe. Pendant qu’il attend les secours, son esprit, demeuré étrangement lucide dans ces circonstances effroyables, recompose les événements qui ont fait de lui cette chose monstrueuse et meurtrière. Ce qu’il est légitime de se demander, c’est que vient faire sa mère d’un seul coup à Vienne, dans ce Peep-Show ? Une mère-araignée, comme celle de Louise Bourgeois. Entre deux salves de douleur, il se souvient. Tantôt l’horreur, tantôt la joie : « Je ne devrais pas me faire rigoler. Après j’ai mal. Avoir mal tout seul, sans aucun secours, ça n’est pas drôle. La douleur, ou bien l’on s’en passe ou bien l’on se soumet. Dans les deux cas, c’est le déshonneur. On perdu sur toute la ligne. On n’a pas tenu et puis c’est tout. » ; « J’ai quand même l’air stupide, dans mon Peep-Show, avachi sur ma mère, avec mes exercices de respiration –un vrai phoque ».

 

Une écriture nerveuse et une intrigue rythmée que ne renierait pas Buzzati. Un sens de l’observation acéré, presque gênant et pourtant jamais incommodant. Un équilibre parfait entre le pire et le meilleur, entre l’inconcevable et le vraisemblable, entre le burlesque et le tragique. Lire ce roman m’a rappelé un certain « Monsieur Cagole » de Carole Rouland (éditions Archimbaud/Séguier, avec une préface de Jean-Pierre Mocky -2006). Il était question d’un cirque et, derrière l’apparente monstruosité, l'on découvrait l’affection sincère quand on a perdu toute estime de soi. Une main tendue. Il en suffit d’une, parfois, pour sauver une existence délétère. Parfois ce n’est qu’illusoire, le temps d’un Peep-Show sordide.

 

Rien de glauque, de risible ou de ridicule. Ce serait plutôt pathétique. Pas l’histoire et le délitement de Monsieur Jean, jusqu’à terminer sa vie dans ce Peep-Show vulgaire. Non, l’absurdité, la grossièreté, résident dans cette complaisance des gens à vouloir se confronter à la différence, à se complaire dans la bouffonnerie apparente, au grotesque, une forme de bestialité inconcevable.

 

Quelques truculences verbales : « Quand les défauts sont au niveau de la qualité, ce n’est plus de la morale, c’est de l’éthique » ; « C’est pas tant que je sois pudique, mais l’impudeur ca se décide » ; « Ce serait plutôt la barbaque que j’me popeye. Mais ça aussi c’est fini ; bientôt je ne pourrai même plus être viandard : y’a l’urée qui me taquine, la goutte qui m’arthrite en beauté et les hémorroïdes qui me ratissent le tréfonds. » D'autres  truculences de situation vous attendent.

 

Peep-Show, Alain Julien Rudefoucauld, L’esprit du temps. 205 pages, 16 euros.

 

Ça vient de sortir, si l’on ne devait en retenir qu’un, en cette période de rentrée littéraire. Le plus original, qui dénonce le grotesque avec une humanité infinie et une poésie inattendue. Point de pitié, de compassion ni de morgue, pas davantage de condescendance ou d’empathie forcée. Une vraie tendresse, qui rappelle à quel point le goût des autres est nécessaire.

 

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