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Publié par Isabelle Kévorkian

Semaine #1 - Extrait #1

#confessions #intime #mémoire

 

Livre X –Chapitre XVIII

Que pour retrouver une chose que l’on a perdue, il faut en avoir conservé la mémoire.

 

Si je vous trouve, mon Dieu, hors de ma mémoire, il faut donc que je vous aie oublié. Et comment vous puis-je trouver si je ne me souviens pas de vous ? Cette femme de l’Evangile qui avait perdu sa drachme, alluma une lampe pour la chercher ; et elle ne l’aurait pas trouvée si elle ne s’en fût pas souvenue : car comment après l’avoir retrouvée eût-elle su que ce l’était si elle en eût perdu la mémoire ? Je me souviens d’avoir cherché plusieurs choses que j’avais perdues, et de les avoir retrouvées. Mais comment ai-je pu savoir que je les avais retrouvées, sinon parce que quand j’en cherchais quelqu’une, et que l’on me disait : « Est-ce cela ? ou est-ce ceci ? » je répondais toujours : « Ce ne l’est pas », jusqu’à ce que l’on me présentât ce que j’en cherchais ? De sorte qu’il est visible, que si je n’en eusse conservé la mémoire, on me l’aurait en vain présenté, puisque je ne l’aurais pas retrouvé pour cela, parce que je ne l’aurais pas reconnu. Ce qui arrive toujours en la même sorte, quand nous cherchons quelque chose que nous avons perdu et que nous le recouvrons.

Cela néanmoins ne paraît pas si étrange au regard des choses qui s’éloignent de notre vue sans s’éloigner de notre mémoire, comme il arrive en ce qui est des corps visibles, parce qu’alors nous en conservons l’image au-dedans de nous, et la cherchons jusqu’à ce que nous la revoyions, et quand nous l’avons trouvée, nous la reconnaissons par le moyen de cette image que nous avions conservée en notre mémoire : car nous ne disons point avoir trouvé ce que nous avions perdu, si nous ne le reconnaissons pas ; et nous ne saurions le reconnaître, si nous ne nous en souvenons. Ainsi, ce qui était perdu à l’égard de nos yeux, s’était conservé dans notre mémoire.

 

Livre X -Chapitre XIX

Comment l’on retrouve ce que l’on a oublié.

 

Mais lorsque la mémoire même perd quelque chose, comme il arrive quand nous l’oublions et que nous le cherchons pour nous en ressouvenir, où le cherchons-nous, sinon dans notre mémoire ? Et lorsqu’elle nous offre une autre chose, nous la rejetons jusqu’à ce qu’elle nous présente ce que nous cherchons ; et quand elle nous le présente, nous disons : « Voilà ce que je cherchais » ; ce que nous ne dirions pas si nous ne le reconnaissions ; et nous ne le reconnaîtrions pas si nous nous en souvenions. Nous l’avions oublié néanmoins, mais non pas entièrement ; et nous nous servions du souvenir que nous en avions en partie, pour chercher l’autre partie que nous avions oubliée, parce que notre mémoire sentait bien qu’elle ne se représentait pas toutes les choses qu’elle avait accoutumé de se représenter en même temps, et qu’ayant en quelque sorte la même peine qu’un homme qui voulant marcher ne peut remuer qu’une de ses jambes, elle faisait tous ses efforts pour retrouver ce qui lui manquait.

Ainsi lorsque nous voyons de nos yeux, ou que nous nous représentons dans notre esprit une personne qui nous est connue, s’il arrive que nous ayons oublié son nom, et que nous le cherchions, nous rejetons tous les autres noms qui n’ont nulle liaison avec l’idée de cette personne, parce qu’ils n’ont pas accoutumé de se représenter avec elle ; et nous ne sommes point contents jusqu’à ce que nous ayons retrouvé celui dont l’image avait accoutumé d’accompagner dans notre mémoire celle de cette personne. Mais d’où est-ce que ce nom peut venir pour s’offrir à nous, sinon de notre mémoire, puisque lors même que nous le reconnaissons quand quelqu’un nous en a averti, il ne saurait procéder que d’elle ? Car nous ne le reconnaissons pas comme nouveau ; mais notre souvenir fait que nous demeurons d’accord que c’est le nom que nous cherchions ; au lieu qu’on nous en avertirait inutilement, s’il était du tout effacé de notre mémoire. Ainsi nous ne pouvons pas dire avoir du tout oublié ce que nous nous souvenons d’avoir oublié ; et nous ne pourrions pas chercher ce que nous aurions perdu, si nous l’avions entièrement oublié.

 

Saint Augustin, Les Confessions, La Pléiade qui a inspiré "Confessions d'une petite pute" aux Editions Du Net, dans le cadre de la Journée du Manuscrit Francophone (2014)

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