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Publié par Isabelle Kévorkian

#Semaine2 - #Extrait2

#trahison #vengeance #infanticide #tragédie 

#dolor #furor #scelusnefas

 

Médée

Dieux du mariage, toi, Lucine, qui veilles sur la couche nuptiale, toi qui enseignas à Tiphys l’art de maîtriser la nef fabuleuse qui devait dompter les flots, toi, qui règnes en maître impitoyable sur les profondeurs marines, toi, Titan qui distribues pour le monde la clarté du jour, toi, triple Hécate, qui diffuses une lumière complice favorable à des rites secrets, vous dieux pris à témoins par Jason comme garants de sa foi envers moi, et vous, divinités plus justement invoquées par Médée dans ses prières, Chaos de la nuit éternelle, royaumes situés à l’opposé des régions supérieures, Mânes impies, Souverain de l’empire des ombres, Souveraine qui, malgré un rapt, as été plus loyalement traitée que je ne le suis, je vous adresse une prière aux funestes imprécations.

Maintenant, oui maintenant, venez, déesses vengeresses du crime, avec votre chevelure en désordre hérissée de serpents, brandissant de vos mains sanglantes la torche funeste, venez, spectacle aussi effrayant qu’autrefois lorsque vous avez assisté à mes noces : la mort pour la nouvelle épouse, la mort pour le beau-père, la mort pour la lignée royale, voilà ce que vous devez accorder. Personnellement, c’est un malheur plus effroyable que je demande dans ma prière pour mon époux : qu’il vive, qu’il aille d’une ville inconnue à une autre, dans le dénuement, exilé, tremblant, détesté, sans connaître de foyer domestique, que ses pas le portent vers des seuils inconnus où il arrivera en hôte précédé de sa renommée et, ce qui est le vœu le plus cruel que je puisse formuler contre lui, qu’il engendre des enfants semblables à leur père, semblables à leur mère. Ma vengeance a déjà vu le jour : j’ai mis au monde des enfants. Vaines plaintes, vaines paroles que j’enchaîne. Ne vais-je pas marcher contre mes ennemis ? J’enlèverai aux mains leurs torches nuptiales, au ciel sa lumière. Le Soleil, père de notre race, contemple ce spectacle, il s’offre lui-même en spectacle, et monté sur son char, il poursuit sa carrière habituelle à travers les étendues d’un ciel serein ? Il ne rebrousse pas chemin en direction du levant, il n’inverse pas le cours du jour ? Laisse-moi, laisse-moi traverser les airs sur le char de mes aïeux, confie-moi les rênes, père de ma lignée, accorde-moi de diriger l’attelage de feu avec les rênes embrasées. Que l’incendie de Corinthe, ville dressée comme un obstacle entre deux rivages, livre aux flammes les flots de deux mers ! Il ne me reste plus qu’un parti à prendre : porter moi-même dans la chambre nuptiale la torche de pin qui assiste la mariée et, après les prières sacrificielles, immoler les victimes sur les autels consacrés.

En scrutant mes propres entrailles, cherche, Ô mon cœur, une voie pour le supplice si tu es encore vivant, s’il te reste encore quelque chose de ta vigueur passée, dépouille-toi des craintes d’une femme, fais pénétrer en toi les fureurs du Caucase.

Tous les crimes dont ont été témoins le Pont et le Phase, l’Isthme en sera à son tour le témoin. Sauvages, inouïs, abominables sujets d’épouvantes pour le ciel et pour la terre sont les méfaits que j’agite en mon esprit : blessures, meurtres, membres éparpillés dans la mort, ce sont là de trop menus forfaits que je viens d’évoquer, œuvres d’une jeune fille. Que ma douleur éclate avec plus de force ! Il me revient d’accomplir de plus grands forfaits, aujourd’hui que j’ai enfanté. Arme-toi de fureur et lance-toi sur le chemin de l’extermination avec toutes les ressources de ta rage. Que les récits de ta répudiation égalent ceux de tes noces : comment as-tu quitter ton époux ? Comme tu l’as suivi. Finis désormais les hésitations et les atermoiements : gagnée par le crime, c’est par le crime que doit être abandonnée une maison. 

 

Sénèque_Médée, théâtre classique, (cf Euripide ou Jean Anouilh), qui a inspiré "Cet enfant que tu m'as volé" aux Editions Les Oiseaux de Papier (2008) et "Les Enfants Rouges" aux Editions Jérôme Do. Bentzinger (2013)