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Publié par Isabelle Kévorkian

Les vestiges d’un Japon oublié. Dès la couverture on est saisis : lettres latines rouges sang qui fait écho à un titre de livre japonais, désormais épuisé. Nippon no Haikyo. Pour que l’on n’oublie pas ces ruines et vestiges protégées, sécurisées, gardiennées même parfois ou à l’abandon au cœur de forêts drues et accessibles qu’aux plus téméraires : les Haikyoïstes.  En termes français : les explorateurs urbains autrement identifiés sous l’appellation « urbex » (URBan et Exploration). En sémantique japonaise, le haikyo « sert aussi bien à désigner la pratique de l’exploration urbaine que les ruines et lieux abandonnés eux-mêmes » explique l’auteur de cet ouvrage remarquable, à en faire frissonner plus d’un. Davantage qu’un auteur, il s’agit d’un couple d’aventurier, épris passionnément du Japon, « leur pays d’adoption » disent-ils carrément. Ils cumulent plusieurs cordes à leur arc, complémentaires et interchangeables : bloggeur, photographe, dessinateur, auteur. Là-bas donc, sur cette île et ce continent fascinants, ils ont découvert, en compagnie d’un Haikyoïste averti au nom de chat explorateur –Jordy Meow- cette pratique réservée à quelques initiés. Partir en quête d’endroits isolés, perdus dans les jungles ou les villes, dans un Japon préservé ou ultra-moderne, ancestral et futuriste. Pour ces investigateurs, il s’agit certes de braver les interdits pour l’adrénaline que cela procure, mais aussi et surtout, de contribuer à la conservation d’un patrimoine éducatif, hospitalier, culturel et architectural. Des lieux de mémoire pas banals, pas hostiles mais dangereux, qui ont gardé intactes leur atmosphère, leur histoire, la vie de leurs personnages (propriétaires, locataires, docteurs ou patients de passage, écoliers). Cela constitue une somme d’archives surprenante composée de cartes anciennes, de squelettes dans des bocaux en formol, de comptoirs d'apothicaires, de mobilier d’époque, de photographies pas mêmes jaunies par le temps, de poupées et autres ours en peluche, d'accessoires passéistes comme le téléphone, le tourne-disque ou le minitel.

 

Ces lieux sont secrets, leur localisation n’est pas dévoilée, ça rappelle ce film hypnotique « La Plage ». C’est comme un trésor, un endroit chimérique à découvrir après mille énigmes et indices abscons. En effet, il s’agit d’éviter toute forme de pillage, destruction, vol ou dégradations touristiques. Ces lieux mémoriels transmettent une âme et tout le monde n’est pas forcément réceptif à « la mélancolie qui s’en dégage ». Les Haikyoïstes sont des pèlerins respectueux, ils s’aventurent à pas de velours, au prix parfois de dangers. Mais le résultat est largement à la hauteur de leur quête de mystère. Toute sorte d’endroits improbables sont ainsi révélés dans cet ouvrage à l’iconographie somptueuse, aux couleurs divines. Bleu-turquoise, rouge-émeraude, vert-lagon, ça semble irréel et fantomatique, parfois christique ou cryptique et presque lugubre. Figé par le temps, assurément et, la plupart du temps, on dirait que les habitants ont quitté de manière précipitée leur maison ou leur appartement, voire une salle d’opération en laissant tout derrière eux, l’intégralité de leur existence, bien rangée. Quelle raison obscure est à l’origine de ces départs ? Il reste des amas de bric et de broc, quelquefois de petites richesses inouïes. C’est à la fois indécent de visiter ces lieux intimes et envoûtant, comme si nous étions à la recherche d’une vérité, poussés par une force ténébreuse.

 

Plusieurs types d’endroits sont exhumés du nord au sud de l’île du Japon et des presqu’îles, dans la mer intérieure de Séto, au cœur du Pacifique. Les célèbres Pachinko, ces casinos singuliers où l’on ne joue pas d’argent (en apparence) mais des billes (3ème activité de loisir au Japon !). Dans la catégorie « Loisirs », des villages entiers et parcs à thèmes impressionnants : le Disneyland japonais (Nara Dreamland), celui à la gloire de l’Allemagne du 18ème siècle qui semble « tout droit sorti d’un conte de Grimm », le musée du sexe, un bowling, le western village, les clubs de strip-tease… Les rues pavées d'époque, les mises en scène, les saloons, les manèges, les super 8 : tout est là, semblant attendre que la foule s’y presse et la liesse d'enfants escortés de leurs parents. Des mascottes aux magasins encore achalandés. Puis les écoles, les hôtels, les friches industrielles taguées ou préservées, les bases militaires, les maisons, les appartements y compris les plus fantasques ou avant-gardistes comme le Nakagin Capsule Tower. Les hôpitaux et quelques îles entièrement déshumanisées. En particulier Hashima, l’île-fantôme, qui a servi de théâtre de bataille à James Bond, après un dédale d’autorisations. Aussi appelée île Mitsubichi et Gunkanjima (île-navire-de-guerre), réputée pour ses extractions de charbon et de houille (intégralement financée par la firme Mitsubichi). Une île entièrement conçue pour les mineurs reclus dans des blocs de béton armé capable de résister à tout, sauf au temps (quoique), devenu un cimetière de blocs et, parmi les plus célèbres, le block65.

 

A travers le livre artistique publié par les éditions Isseki_nicho, il est question du « Japon d’antan qui revit (…), du milieu industriel et des machines rétro-futuristes (…), des lieux a priori couverts de végétation ». Ces vestiges demeurent suite aux épisodes d’exode rural, à la fin d’une industrie du divertissement qui avait fleuri dans les années 80’ de relance de l’économie et qui n’a pas résisté à la chute des indices boursiers à peine 9 ans plus tard, à l’amiante (qui constitue l’un des risques majeurs de ces explorations ‘underground’, avec les serpents, les sangliers, les éboulements des structures en bois vermoulu), aux bombardements, aux tsunami et typhons, aux carbonisations, à l'extraction de pétrole. Les décombres sont sinistres et exaltants. Ils développement un imaginaire improbable et des possibilités romanesques inouïes. Ils recèlent d’histoires communes et extravagantes. On n'en sait rien. Leurs secrets sont à jamais imprégnés dans ces lieux et si les Haikyoïstes peuvent s’y rendre, ils n’auront jamais accès à leur vérité. Restent des noms, éloquents : La maison de la Liberté, la maison royale, la villa rouge, la clinique blanche, l’hôpital des lumières, la cabane de Docteur, La mine d’or… Féérique.

 

Ce sont, bien sûr, les Haikoyïstes qui en parlent le mieux : « Je me passionne pour les mines abandonnées. J’aime imaginer les pensées de ceux qui ont vécu ou travaillé là-bas » ; « Ma mère (…) m’a dit : Il ne sera plus possible d’expliquer ni de transmettre quoi que ce soit s’il ne reste plus rien. La tristesse de ces mots m’a touchée. Dès cet instant j’ai décidé de partir à la recherche de ce lieu qui vit encore dans les souvenirs de ma mère » ; « Le côté inorganique des ruines (…), la conscience de l’impermanence des choses, l’odeur de la moisissure, les frissons qu’elles provoquent ; tout cela m’emplit de joie » ; « Le charme des ruines réside dans l’ambiguïté qui leur est propre » ; « Je me sens comme troublé face à ces ruines qui furent un jour aimées de leurs propriétaires, symbolisant pour eux rêves et espoirs ». Car n’oublions pas qu’au Japon, tout a une âme, les animaux, les choses, la nature, l’habitation en particulier.

 

Un ouvrage fantastique, plus éloquent que n’importe quel thriller ou roman d’aventure.

 

Nippon no Haikyo, 255 pages, 29,95 euros, éditions Isseki-nicho

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