Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Isabelle Kévorkian

Les Argentins« Ce 10 décembre 2015, une foule nombreuse est rassemblée devant la Casa Rosada, le palais présidentiel argentin, pour suivre la cérémonie d’investiture du nouveau chef d’Etat. Soudain, après un défilé à la Kennedy à travers la ville et divers actes protocolaires, arrive l’impensable. Le président Mauricio Macri apparaît au balcon de la Casa Rosada, salue la foule et se met à danser une ‘cumbia’. Sur ce même balcon qui a vu défiler les épisodes fondateurs de l’histoire du pays, le balcon où Evita et le général Péron ont prononcé des discours légendaires (…). ‘Moi, je trouve cela plutôt sympathique, cela montre au monde que l’Argentine est un pays optimiste, un pays qui aime danser (…) ».

 

L’influence de l’immigration en Argentine

L’occasion de rappeler l’influence de l’immigration en Argentine : « En cette fin du XIXe siècle, ceux que l’on surnomme les Tanos (Italiens), des Gallegos (Espagnols), mais aussi des Franchutes (Français), des Juifs rusos ou polacos s’entassent dans les arrabales, les faubourgs populaires. Ils se fondent à la population locale déshéritée : anciens gauchos métisses qui ont quitté la pampa et descendants d’esclaves africains ». C’est grâce à cette immigration que l’on considère la « revanche du tango ». « Dès la moitié du XIXs siècle, l’Argentine ouvre les bras et cherche même à attirer les millions d’Européens qui fuient la misère et les guerres du Vieux Continent. Pour les autorités, il s’agit de ‘peupler’ et de ‘civiliser’ l’immense territoire argentin. (…) En 1914, la moitié des habitants sont nés à l’étranger ! » Une nouvelle tour de Babel, qui compte près de 3 millions d’Italiens entre 1880 et 1930, mais aussi des Latinos, des Asiatiques, des Africains, des Arméniens : « le ‘pays le plus blanc’ d’Amérique du Sud a lui aussi des racines africaines… ». Le mythe du « fare l’America » (faire les Amériques) fédère, d’autant que « sa politique migratoire reste davantage tournée vers la régularisation que vers la traque et la sanction des migrants » souligne Marco Penalosa, avocat de la Fondation commission catholique argentine des migrations (FCCAM). Les expulsions sont très rares ». L’Argentine « pays d’immigration, pays de pionniers, terre de tous les possibles » « pays de convulsions et d’évolutions sociales », a lancé de nombreuses vagues de régularisation. « Bastion du cosmopolitisme, le pays compte aussi la plus vaste classe moyenne d’Amérique latine, notamment grâce à son université publique et gratuite. Une classe moyenne avide de culture et ouverte aux idées neuves ».

L’argentinisation passe aussi par l’école gratuite et obligatoire, dès 1884, le « droit de sol » et la nationalité argentine accordés à toute personne née sur le territoire, ainsi que le droit de vote ou le service militaire obligatoire, moteur d’identification.

 

Simon GhraichyLes héritages de Simon Ghraichy

Enfin, ce pays dont la légende prétend qu’il connaît une crise tous les dix ans, avant de se réinventer, encourage la créativité : « De toute façon, je n’ai aucune sécurité, alors autant faire ce qui me plait ! » provoquent les argentin. Etrangement, les fractures permettent aux rêves de naître, à l’audace de s’épandre. Le pays s’inscrit aussi dans une logique d’introspection, de questionnement, curieux de son passé et de ses héritages et c’est dans cet esprit qu’il convient de découvrir le nouveau CD du lumineux et exotique Simon Ghraichy, interprète de son temps. Un album consacré à ses héritages aussi entrelacés que ceux de ce pays ardent qu’est l’Argentine ; des héritages mexicains, juifs, hispanos, libanais qu’il confronte aux Amériques, non moins multiples. Un album ultra-extra-exponentiellement sensoriel : mélancolique à en pleurer d’extase (Intermezzo de Ponce Cuellar), tourbillonnant et historique (Donzon n°2 d’Artoro Marquez : 2ème Hymne National du Mexique), dansant (Nazareth), romantique et populaire, un petit côté #beatgeneration (De Falla, Gottschalk), poétique et onirique (Debussy), romanesque et mémoriel (Granados, Albeniz) ; charnel et folklorique (Lecuona), clasique et académique (Villa Lobos, Guarnieri). Un album condensé de l’haleine du monde, de ses saveurs de ses senteurs de ses couleurs. J’ignorais Simon Ghraichy il y a à peine quelques mois et soudain il est là, triomphant et haut en couleur, qui produit des flammes géniales et subtilement dosées, des ondulations épicuriennes ; il virevolte entre volupté et légèreté, éclat et tempérance. L’album le plus explosif et inclusif du moment, qui donne envie, qui relie et décloisonne, sensible aux traditions, au patrimoine et à toutes les identités. Simon Ghraichy est ce genre de pianiste qui affame, qui ouvre des portes, qui décomplexe, sans scrupule. Ce genre d’artistes qui fait aimer la musique, comme Borgès a fait aimer la lecture. Un artiste de son temps.

 

Simon Ghraichy, « Héritages », Deutsche Grammopphon

 

 

A lire absolument pour poursuivre sa découverte d’une Argentine cosmopolite : « Les Argentins », par Alice Pouyat dans la collection « Lignes de vie d’un peuple » aux éditions Ateliers Henry Dougier : Si j’ai abordé cet ouvrage par le prisme musical, d’autres anecdotes et témoignages sont révélateurs d’un état d’esprit créatif et ingénieux, empreint de justice sociale, qui revendique le succès comme l’échec, et surtout la liberté. Les personnes interviewées sont toutes dotées d’un solide aplomb, pugnaces et lucides. Elles s’inscrivent dans une logique d’action pour réussir, à tous les niveaux : ces femmes, Antigone modernes, du département médico-légal qui cherchent et identifient les « disparus » de la dictature, les mesures destinées aux minorités sexuelles, les quartiers résidentiels sous haute protection, les usines récupérées par leurs ouvriers et les coopératives qui misent sur la solidarité, les curés des bidonvilles en lutte active et sur le terrain contre la drogue et, bien entendu, la politique et le foot, deux piliers majeurs de l’identité argentine !

C’est que… je reprendrais volontiers un peu de viande cuite à l’asado (le barbecue argentin), en compagnie de ce ténébreux gaucho au galop (cow-boy expérimenté) dans la llanura pampeana, « cet océan de plaines qui s’étend du sud du Brésil à la Patagonie », au son du piano de Christelle Abinasr ou de celui de Simon Ghraighy. Car issue de cultures différentes, entre Orient et Occident, la musique demeure un point de repère stable et le piano se prête incroyablement au service de toutes les musiques.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :