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Publié par Isabelle Kévorkian

Car si l'on nous séparePremier roman remarquable. Un début affûté, les lignes claires, quoique maladroit parfois, le temps de trouver le juste équilibre, le temps que l’histoire et les personnages nous embarquent vers les terres et les fjords de Norvège. Au loin, coule la mélodie de Peer Gynt. Une Norvège balnéaire, impressionniste, joyeuse et vivante, dont nous ne parvenons pas à nous séparer. A tel point que, plus nous approchons de l’issue plus nous la reportons. Pour achever cette escapade, pas moins de quinze jours m’auront été nécessaires, enfilant d’une traite les trois-quarts comme l’on boit un verre de vodka cul-sec, et me réservant la fin par fragments quelques lignes, des bribes ; ralentir l’inéluctable, ne pas affronter la souffrance, ne pas vivre la séparation. Ce roman a ceci de prodigieux : il nous fait vivre une émotion exaltée, une vie en accéléré, des sentiments foudroyants par procuration. Car si l’on nous sépare, nous n’y survivrons peut-être pas.

 

Le Cri

En 1893. Cela pourrait se situer aujourd’hui : des nouvelles d’une amie qui séjournerait à Asgardstrand, un village de pêcheurs pris d’assaut l’été par la bourgeoisie et la bohême de Kristiania. L’une des forces de ce roman : son caractère actuel, même si l’époque qui y est décrite traduit parfaitement la société norvégienne du 19ème siècle, même si ses ciels et ses eaux offrent une couleur ne se situant sur aucun référentiel existant. Deux classes sociales incompatibles, dans un paysage envoûtant, sensuel et lumineux. Lisa Stromme s’adresse au lecteur, elle s’oublie. Elle s’est beaucoup documentée pour atteindre cette vraisemblance parfaite (à tel point que les tableaux présentés pour alimenter l’intrigue, bien qu’ayant été peints beaucoup plus tard, semblent réellement créés à cette époque précise, le temps de cet été 1893, sans que cela ne vienne bouleverser l’Histoire de l’Art), elle a oublié toute référence. N’est-ce pas la caractéristique primaire de l’écrivain romanesque ? Son parti-pris est par ailleurs audacieux : le temps d’un été, elle donne corps à celle qui aurait pu être la muse d’Edvard Munch, celle qui allait lui faire perdre la tête avant de sombrer à son tour, celle qui devait lui offrir de peindre ce cri d’effroi qui résonne par-delà les siècles et les continents, qui est même parvenu à se vendre cent-vingt millions de dollars il y a quelques années ! Le Cri. Qui s’était préoccupé, d’un point de vue mythique, de comprendre cette force-là, cette tempête intérieure, sa provenance, son origine. Certes ce tableau relèverait d’une crise existentielle, celle d’un homme et artiste torturé. Lui-même explique dans son journal que lors d’une promenade, il aurait soudain été frappé par le ciel devenant rouge à l’horizon, rouge sang. Il n’est a priori, entre autres considérations historiques ou intentionnelles artistiques réelles, nullement question d’un amour interdit, impossible, passionnel, irrépressible et fatal au point d’émettre ce cri désespéré de douleur. Il suffit d’observer le tableau pour être écorché, frissonner, se sentir nauséeux et souffrir. « Je m’agenouillai pour sortir Le Cri de sa cachette. J’écartai les coins de la nappe ; elle glissa à terre et je serrai contre moi le personnage hurlant. Puis, lentement, je le retournai vers elle. A sa vue, Tullik ouvrit grand la bouche et porta instinctivement les mains à ses oreilles. Elle était l’exact reflet du tableau. –Regarde ces coups de pinceau, articula-t-elle. Elle caressa du doigt les caillots de peinture bleue dans les eaux mélancoliques du fjord. –Le ciel s’embrase. Nous avons peur… peur de tout ce qui nous entoure… peur de ce monde. Car si l’on nous sépare, que reste-t-il, si ce n’est la douleur ? Nos âmes crient. D’un cri sans fin, sans fond. Elle s’effondra sur le lit. –Je dois le retrouver, dit-elle, le visage animé mais lucide. »

 

L’histoire

Johanne Lien habite le village d’Asgardstrand, entre un frère-ennemi qui se révèlera bien plus complice qu’il n’y paraît, un père taciturne et une mère envahissante, encombrée par les convenances sociales et le qu’en-dira-t-on. Johane est rebelle et sauvage. Elle s’essaie en cachette depuis des étés à la peinture sous l’œil avisé et bienveillant d’Edvard Munch et de sa sœur Inger, qui l’encouragent. Ils louent une maisonnée à côté de celle des Lien, au grand dam des habitants qui le perçoivent comme le diable, lui dessinant une réputation sulfureuse, aux mœurs dépravées et à la peinture douteuse. Johane apprend pourtant de Munch, elle semble posséder un réel talent : ressentir la peinture. Elle aime Thomas, un pêcheur sincère et rugueux. Ensemble, ils se rendent au bal estival du Grand Hôtel et s’aiment bientôt d’un amour franc, s’échappant en barque sur le fjord. Johanne s’en va nus-pieds dans la forêt en quête de fruits rouges, devenue à son insu, modèle pour ce célèbre tableau « La Cueilleuse de fraises » qui enorgueillit la station. Cet été-là, 1893, la mère de Johanne réussit à la placer comme bonne au service des Ihlen. Un père amiral, une épouse au foyer qui se préoccupe de causes sociétales en particulier la protection des animaux, trois filles qui rappellent celles du Docteur March. L’aînée a entretenu une liaison avec Munch qui a fait jaser, la famille a tout tenté pour étouffer l’épisode incommodant et inconvenant. Voilà que Tullik, la cadette impétueuse et impudente, fragile et audacieuse, sous sa chevelure de sirène au roux flamboyant, va, à son tour s’éprendre du peintre. En compagnie de Johanne, dont elle va faire sa confidente, sa servante particulière et son alliée, elle entend bien vivre une passion torrentielle avec Edvard Munch. Jusqu’à l’irréparable, jusqu’au Cri.

« -Non, non, les gens ne remettent pas en cause votre technique. Mails ils disent que ce que vous faites est grossier, vulgaire. –La vérité paraît souvent vulgaire, vous ne croyez pas ? Et les mensonges brillent parfois comme une belle nuit d’été. » Il suffit d’un échange.

 

Lisa StrommeUn roman intelligent et chimérique, qui ensorcelle. Un bémol toutefois : Lisa Stromme rompt l’utopie savoureuse qu’elle a construit avec soin tout au long de ces 321 pages et de cet été inoubliable et tragique. En concluant par une note à travers laquelle elle dévoile les dessous de sa propre genèse, elle trahit, à mon sens, la magie qu’elle a développée. J’aurais préféré ignorer la réalité et m’en tenir aux personnages qui m’ont tous, les uns après les autres, pris par la main. Ce serait peut-être mon cri à moi, qui en rien n’égale celui de Munch, une ébauche de cri… Il n’était pas utile, Chère Lisa Stromme, d’expliquer vos intentions, pas davantage que Munch ni aucun autre artiste, ne dévoilent jamais l’intériorité profonde qui les conduise à créer. Tout n’est qu’affaire d’imaginaire, à chacun de se trouver celui qui lui correspond.

 

Car si l’on nous sépare, Lisa Stromme. Aux éditions Harper Collins. Roman : 350 pages, 18,90 euros.