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Publié par Isabelle Kévorkian

Simon GraichyUn samedi ordinaire, sur les Champs-Elysées, en compagnie de Simon Ghraichy. Il arrive par le métro, parmi la foule. Personne ne lui prête une attention particulière. Pas d’autographes ni de selfies importuns : pas encore… Bientôt, ce sera la déferlante. Dès que ses mains se seront dépliées, dévoilant son visage remarquable de jeune hidalgo, sous sa chevelure indocile aux racines multiples.

 

Simon Ghraichy

Un père libanais. Une mère mexicaine. Ses parents héritent d’un piano banal, un piano d’étude qui devient un meuble. Personne ne pratique la musique dans la famille. Curieux, Simon découvre le clavier et commence à jouer. Ses longs doigts (sa main couvre l’écart do-fa) fusionnent avec l’instrument et, devant l’évidente attraction, ses parents l’inscrivent à des cours de piano. Au départ, c’est sans enjeu. Trente ans plus tard, son troisième CD sort. Label Deutsche Grammophon, groupe Universal : « Héritages ». La pochette singulière a été longuement discutée avec les managers. Il était question d’une photographie posée, Simon en costume Leclaireur, cheveux au vent, corps délié, aérien. L’interprète ne s’y retrouve pas. Ces séances (cf série dans le diaporama ci-dessous) offrent une véritable opportunité d’image et ce partenariat, gagnant-gagnant avec la marque, est un vecteur de communication non négligeable pour les deux parties. Cependant les shootings ne correspondent pas à ce que transmet l’album «Héritages » : des images trop sophistiquées, un code narratif trop élaboré. Cela ne reflète pas sa différence, ses héritages, sa sincérité, même si la marque se veut disruptive et collaborative, travaillant avec des créateurs d’origines diverses. Simon se rappelle alors une séance de pose improvisée avec l’un de ses amis photographes : Anthonin A.M. Avant d’entrer en scène au Collège des Bernardins, dans sa loge, concentré, il avait appuyé son visage contre la paume de ses mains, recouvertes de sa chevelure rebelle. « Il a le charme des princes de race, qu’on a mis au monde tout habillés », chante Serge Reggiani et, ce monsieur qui passe et qui fait rêver, « Ce monsieur-là connaît bien son solfège, il joue comme un Chopin des Nocturnes en arpège », n’a nul besoin d’artifices. La lumière dans la pièce apporte ce petit supplément d’âme qui révèle la personnalité inclassable du pianiste. Ce cliché spontané, c’est lui. Simon propose au prestigieux label qu’il symbolise « Héritages » : « Mes mains au service de mes héritages, la source d’où jaillit la musique », explique-t-il poursuivant : « Mes cheveux ? ma singularité, mon signe distinctif, mes origines moyen-orientales et hispaniques ». Son label se laisse convaincre : nul besoin d’en rajouter. Simon Ghraichy n’est pas à regarder, mais à écouter. Quoique…

 

L’image

Simon Ghraichy réussit l’alliance subtile de la flamboyance et de la sobriété : comment parvient-il à demeurer en équilibre ? Travaille-t-il son image ? « Cela s’appelle le goût, Chère Isabelle ! » me lance-t-il avec la fraîcheur d’un enfant de son siècle. Il développe : « Nous sommes dans une société où l’image est importante, pour autant elle ne doit pas supplanter la musique ; mon image ne peut pas se concevoir au détriment de mon métier de pianiste. J’essaie d’éviter le pas de trop, le pas de moins, c’est en cela que je travaille mon image. » Simon Ghraichy est aussi un jeune trentenaire présent sur les réseaux sociaux : il partage volontiers, tweete, like et commente. Cette dimension est-elle une nécessité ? « Je suis un homme très à l’aise dans son époque, le XXIe siècle me convient, ces années en particulier, car la rapidité et les moyens de communication qui nous sont offerts me correspondent ; Oui j’ai étudié mon positionnement éditorial. Ce n’est pas une priorité mais un pré requis pour véhiculer ma sincérité. J’aime les nouveaux médias d’échanges, mais je n’en suis pas obsessionnel et, pour le moment, je tiens à répondre moi-même aux commentaires ». Un équilibre qu’il met également au service de son hygiène de vie. Certes il travaille de longues heures, surtout en période d’échéances et d’enjeux (préparation d’un concert, enregistrement d’un CD) ; Cela n’exclut pas une vie sociale joyeuse avec ses amis, même parfois quelques soirées en boîte de nuit. Cependant très sensible aux sons, il se préserve des endroits bruyants ou effervescents. Ses amis s’adaptent à son mode de vie discipliné et, lors de son concert au Carnegie Hall, vingt d’entre eux ont même effectué le voyage jusqu’à New York pour fêter l’événement à ses côtés ! Quelqu’un connaît-il une meilleure définition de l’amitié ? Simon se ressource auprès de ses amis et de sa famille, son entourage est son soutien privilégié, sa force insoupçonnée.

 

La virtuosité

Simon Ghraichy est-il un enfant prodige ? « Je refuse cette étiquette qui, pour moi, s’apparente à la notion de ‘singe savant’. Or mes parents n’étaient ni musiciens ni mélomanes et j’ai commencé le piano par hasard, vers l’âge de 5 ans. Je dirais plutôt que je suis né sous une bonne étoile : j’ai immédiatement savouré la beauté de la musique ». Ensuite tout est affaire d’appétit et de travail : « Dès les premiers cours de piano, je me suis mis à lire avec intérêt des partitions ; à l’issue de chaque cours, j’empruntais à mon professeur une partition au hasard et bientôt j’avais lu toutes les sonates de Beethoven, le répertoire de Liszt. Je lisais de manière transversale, avec boulimie ; il m’arrivait de relire avec soin tel ou tel accord, de décortiquer un passage particulièrement âpre. Je lisais par fragments. La lecture a favorisé mon apprentissage de la technique, c’est aussi l’un de mes héritages, les bases de mon capital musical ». Simon Ghraichy apprend de manière académique, avec La Méthode Rose qui permet « une mise en place chirurgicale, pas naturelle je l’admets, mais une base nécessaire ». Puis il apprend Chopin, Bach, Mozart, Beethoven : un répertoire formaté. Il a 12 ans lorsque sa rencontre avec Liszt s’impose avec « Rêve d’amour », un titre qui fait partie de ses bis fétiches en concert. En forgeant ce compositeur, il nourrit son habileté. Qui sont ses maîtres ? Michel Béroff avec qui il apprend l’académisme, la perfection technique, le jeu scénique, les articulations. Tuija Hakkila lui enseigne, à Helsinki, la dimension philosophique de la musique, l’émotion, une indication particulière qu’elle va creuser pour lui trouver un sens à ce moment-là du morceau alors que deux ou trois mesures plus loin la même indication révèlera une dimension tout autre. Elle lui apprend à ressentir. Daria Hovora complète avec la musique de chambre. Le talent est en place. « Héritages », c’est la synthèse de ce parcours. Quant au label Deutsche Grammophon : « C’est un véritable pas dans ma carrière, d’autant plus que l’équipe a accepté mon profil atypique, moi qui ne me reconnaît dans aucune case, qui n’apprécie pas les codes, les boîtes et les carcans, Deutsche Grammophon a su comprendre ma liberté » !

 

« Héritages », Simon Ghraichy, Deutsche GrammophonUniversal, 16,99 euros.

Simon Ghraichy pose pour Leclaireur
Simon Ghraichy pose pour Leclaireur
Simon Ghraichy pose pour Leclaireur
Simon Ghraichy pose pour Leclaireur
Simon Ghraichy pose pour Leclaireur
Simon Ghraichy pose pour Leclaireur
Simon Ghraichy pose pour Leclaireur

Simon Ghraichy pose pour Leclaireur