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Publié par Isabelle Kévorkian

NoceJean-Luc Largarce, ou l’art de disséquer les troubles et enfers sociétaux, dans la salle Paradis du théâtre du Lucernaire. Lagarce, on ne peut pas nier, demeure un observateur tranchant des carcans, conventions, convenances, codes sociaux, en particulier au sein des familles. Personne n’y échappe : son œil a tout cerné de son époque et même,  avec quelques décennies d’avance. Sa langue, atemporelle, le traduit comme si nous y étions. Une langue vivante et haletante, soignée et, même quand la familiarité s’invite, cela reste impeccable, sans faute ni tâche ni dissonance, au service de la comédie humaine. Féroce et cynique Lagarce, tellement juste.

 

Noce

Il y a toujours un contexte plutôt festif. En apparence. Un dimanche en famille où tout le monde est réuni après des années. Une Noce. En l’espèce, à l’occasion d’un mariage, certains demeurent en marge. Notamment ces cinq personnages : le Monsieur, l’Homme, la Femme, la Dame et l’Enfant. Ils sont exclus de la Noce, rejetés par les vigiles, les gardes et la police. Ils n’ont pas été conviés, ils n’ont pas le carton d’invitation, fameux sésame non-discriminant. Exclus, ils n’entendent pas en rester là, tels de misérables parias. Ils veulent leur part du gâteau, c’est le cas de le dire, leur arc-en-ciel, tout aussi estimables à rejoindre le groupe qui les a ignorés. Quel motif audible et raisonnable les en empêcherait, qui a décidé de leur différence ? Au prix de toutes les manigances, ruses, mensonges et rébellions, ils vont finir par parvenir au plus près de la table des mariés, auto-impétrants. Leur progression les rend de plus en plus enragés et vindicatifs, aigres et absurdes. Plus ils se rapprochent, de salle en salle, sous les flonflons de la fête, glissant sur le parquet ciré, plus ils se déchaînent, telle une meute de loups affamés. Ils hurlent. Les Loups se rapprochent, le déferlement est proche. Tout ce qui constitue les fondements d’un comportement humain sensé et rationnel va s’anéantir et chacun leur tour, ils vont finir par ressembler à une sorte d’animal furieux. Ils n’ont plus le sens des limites et parce que tout cela est parfaitement inconcevable, ils réussissent leur forfait démoniaque. Or, parvenant à leur but, transformés à l’état le plus bestial et primitif, ils constatent que tout ce qu’ils avaient fantasmé, tout ce pour quoi ils se sont damnés, n’était qu’illusion. Les mariés n’en valaient pas le prix. La déflagration n’en sera que plus ahurissante.

 

Notte

Pierre Notte, artiste pluridisciplinaire, ancien secrétaire général de la Comédie-Française, Molière 2016 du Théâtre Privé (notamment), a mis en scène la Compagnie de La Porte du Trèfle pour cette interprétation sans concession, tragi-comique et tempétueuse. Les comédiens nous emportent dans le cataclysme qu’ils créent, ils ne nous laissent pas d’autre choix que de nous entraîner à la Noce : à notre insu, nous qui ne demandions rien, assez peu préoccupés par cet événement, nous provoquons le scandale et, pire encore, nous cautionnons la confusion et le désordre tant leur pouvoir de persuasion résonne avec violence et perversité. C’est fougueux, comme le vent déchaîné. Un rythme endiablé. Une pièce explosive sur un texte nerveux, révolté, dont chaque mot saisit aux tripes. Tout vole en éclats, nos certitudes, notre désir d’appartenance à un monde qui n’est pas le nôtre, nos illusions et nos rêves, nos utopies et nos uchronies, la société où nous ne trouvons notre place qu’à coups de coudes malveillants et d’actes répréhensibles. Et c’est définitif : rien ne sera plus jamais comme avant. Nous descendons de la salle du Paradis chancelants, paumés et … marginalisés, prêts néanmoins à affronter l’enfer, à poursuivre le combat, le bras levé, avec le club des cinq. Un club stupéfiant, au jeu incandescent, à l’énergie qui va crescendo allegro jusqu’au chaos. Une pièce paroxystique.

 

Noce de Jean-Luc Lagarce, mise en scène Pierre Notte

Avec Grégory Barco, Bertrand D’Egrémont, Eve Hersfeld, Amandine Sroussi, Paola Valentin.

Jusqu’au 11 mars

www.lucernaire.fr