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Publié par Isabelle Kévorkian

La PeurLe pitch : Irène entame une liaison avec Edouard, son professeur de piano. Son mari est trop accaparé par son métier d’avocat. A vouloir défendre les coupables, il l’ignore, elle -son épouse, et leurs deux enfants. Edouard apprend Chopin a Irène et davantage : la tendresse sans doute, l’attention. Surgit Elsa. Elsa se prétend l’épouse bafouée d’Edouard et entame un chantage vénal et destructeur auprès d’Irène, aculée. Qui en arrive à lui remettre jusqu’à sa bague de fiançailles. Elle rompt pourtant avec Edouard et tente de rassembler son foyer. Mais Elsa est tenace et sournoise, elle ne lâche pas prise : au détour d’une rue ou dans les pensées d’Irène.

 

Une fois ceci dit, l’on croit que l’intrigue est suffisamment ensorcelante pour nous serrer la gorge. Tout faux. Ce n’est que le déclencheur et le pire reste à venir. Que l’on ait lu ou pas la nouvelle de Stefan Zweig. Il y a toujours pire et Elodie Ménant, apparemment, le savait. Pour laisser le drame monter crescendo, jusqu’à la folie furieuse, elle a choisi, pour bande-son, non pas Chopin (c’eut été trop délicat et romantique, même un Chopin tourmenté) mais Rachmaninov et le tourment russe à son acmé. Le concerto n°3 entrecoupe chaque scène, et la peur enfle, et la trahison s’installe, et le mensonge, et la culpabilité, et le jugement, et les coups de théâtres (c’est le cas de le dire) enveniment les relations. Ambiance Rebecca de Daphné du Maurier, ou Vertigo d’Alfred Hitchcock. La caméra amplifie ou s’efface, pour mieux revenir sur un détail et l’étau se resserre. Il y a emprise. Mais qui a fomenté la règle de ce jeu insupportable, digne d’un Renoir ? Edouard, l’amant absent ? Fritz, le mari trahi qui semble tout ignorer ? Elsa, l’épouse humiliée ? Irène, la mère au foyer avilie ? Le spectre des lumières est admirablement suffocant. La musique ? Etouffante jusqu’au point d’orgue. Celui qui dure, dure encore. Le décor, minimaliste et modulable sert admirablement le jeu des acteurs qui semblent tous possédés. Davantage qu’une pièce de théâtre, nous sommes au cinéma devant un long-métrage des années trente, quarante, cinquante, ébahis et tout entiers happés par l’intrigue qui ne cesse de rebondir comme chacune des parties du concerto de Rachmaninov : moderato cantabile, rien n’est définitif. L’adagio (si l’on peut dire) : tout peut encore se réparer. L’allegro final : le coup de poing dans l’estomac, fatal. Comme dans les tragédies grecques, jusqu’au scelus nefas.

 

Une pièce sur la morale et la justice : « La justice ?! Il est coupable et tu appelles cela de la « justice » ?! » ; « S’il récidive, nous aurons peut-être enfin assez d’éléments pour prouver sa culpabilité. Je préfère savoir un coupable dehors qu’un innovent enfermé » ; « Si je ne me protège pas émotionnellement et ne mets pas ka morale de côté, i m’est impossible de faire ce métier » ; sur le fait de se réfugier dans son conformisme et la bureaucratie, pour trouver alibis et prétextes à une vie ordinaire insatisfaisante, mais dont il convient de rejeter le constat sur autrui : « Irène, je ne fais que suivre une procédure et me référer à un dossier. Je n’ai fait que mon travail », sur le cynisme et le machisme ordinaire : « Heureusement que tu n’as pas mes journées… » ; sur le chantage : « Mais tu crois quoi, bon sang ? Que tu peux prendre et rendre sans conséquence ? » face à la vérité : « Ce n’est jamais le bonheur qui nous pousse à aller voir ailleurs…. » ; sur la lâcheté : « Cela s’appelle de la lâcheté, par peur de punition » ; sur le jugement : « Oui, mais ce n’est pas la punition que tu crains, c’est d’être jugé par celui que tu as trahi et que tu vas blesser » ; sur le mensonge : « Cela signifie que celui à qui tu mens compte et que tu veux le préserver » ; sur la peur : « La peur détruit, la punition apaise ». Une pièce sur l’enfermement qui en résulte, lorsque la confiance est outragée. Une admirable réflexion sur le couple, disséqué depuis un intérieur bourgeois et apparemment courtois. Une fable, dont il convient de lire avec soin la moralité. Zweig est résolument un auteur atemporel sur les faits de société et il est probable que les femmes d’aujourd’hui le comprennent mieux pour l’adapter ! Elodie Ménant, en tout cas, a réussi un pari audacieux, moderne, antique à travers une mise en scène simple et magistrale, expurgée de tout sauf des détails, des regards et des gestes éloquents, et de la psychose.

 

 

 
Texte de la pièce aux éditions Art et Comédie www.librairie-theatrale.com : Elodie Ménant : "La Peur" d'après la nouvelle de Stefan Zweig, Côté Scène

 

La Peur, d'après la nouvelle de Stefan Zweig,  

au Théâtre Michel, rue des Mathurins

www.theatre-michel.com

 

Adaptation et mise en scène Elodie Menant

Avec Hélène Degy, Aliocha Itovich, Ophélie Marsaud

 

   
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