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Publié par Isabelle Kévorkian

La Jeune Fille et la MortQuelques représentations seulement, jusqu’au 19 mars : courez-y ! D’une part pour encourager ces comédiens habités. D’autre part, c’est l’occasion de découvrir ce charmant théâtre, niché au cœur des Abbesses non loin de la station de métro la plus profonde de Paris. Or la pièce d’Ariel Dorfman, mise en scène par Massimiliano Verardi, nous entraîne dans des abysses enténébrés et insolubles. Une légende raconte qu’un orage furieux serait survenu rue Véron, précisément où se situe ce minuscule théâtre intimiste. Juillet 1902 : la foudre s’abat et forme une boule de feu « grosse comme un ballon d’enfant », selon les faits rapportés. Or la pièce raconte l’histoire d’une jeune fille, plus vraiment enfant (l’a-t-elle jamais été ?) et pas tout à fait femme (le sera-t-telle jamais ?), torturée et violée. L’intrigue se déroule en Amérique Latine (ou ailleurs) et revient sur la période obscure de la dictature et des exactions commises, avec la complicité de médecins censés modérer les violences infligées comme autant de boules de feu incandescentes qui détruisent toute forme d’insouciance, l’insouciance de l’enfance. Egalement parce que cette pièce ne prend pas une ride : « Je suis ravi que La Jeune fille et la Mort n’ait pas vieilli (…). Je ne peux m’empêcher de me demander si dans vingt ans j’écrirais cette même phrase : cette histoire est arrivée hier, cela aurait bien pu être aujourd’hui », soulignait Ariel Dorfman en 2011 (The guardian). Enfin, parce que la musique de Schubert n’a pas d’équivalent pour sortir enfin du silence et tenter de se projeter dans le futur. Un avenir incertain, certes. Schubert prédisait sa propre mort, contre laquelle il entendait se révolter et ce quatuor alterne des moments apaisés et mélancoliques, à la « tristesse suave (…), emplis de noblesse », et de brusques accès macabres et méphistophéliques.

 

L’intrigue

Un soir d’été, le flux et le reflux de la mer au loin, la brise légère. La démocratie a triomphé dans le pays. Paulina, ancienne militante emprisonnée sous la dictature Chilienne, attend son époux Gérardo qui vient d’être promu. Une honorable carrière politique s’offre à cet avocat estimé. Ce soir-là, Gérardo tarde : il a crevé sur la route. Le docteur Miranda se trouve sur son chemin et propose de le raccompagner chez lui. Paulina reconnaît son tortionnaire, ce bourreau qui la violait à coups d’électricité. Ce passé encore turgescent fait remonter ses traumatismes et son désir de vengeance, pistolet en main. Elle attend, pour le moins, les confessions de son bourreau. Serait-elle prête à le tuer ? Pourra-t-elle lui pardonner ? La rédemption, la repentance : est-ce envisageable ?

 

Le sujet

La victime et son bourreau. Un sujet universel auquel personne n’a pu apporter de réponse raisonnable ou audible. Quelle forme de réparation ? dans quel délai ? punir à son tour est-il la solution ? La pièce est sans concession. La mise en scène, brute et incisive ; l’enchaînement des scènes, entrecoupés de fondus noirs radicaux ; le jeu de lumières, sournois, tantôt aveuglant tantôt tamisé ; les comédiens, possédés, oscillant entre la conciliation et la vindicte fatale, comme l’histoire a alterné dictature et démocratie : tout cela nous laisse exsangue. Comme un cœur qui bat, vite, trop fougueux, jusqu’à la syncope, qui ralentit et accélère encore, se contacte et se dilate, les vaisseaux s’épuisent, le cœur est faillible friable. C’est chirurgical, clinique, un engrenage dans lequel nous sommes pris à partie. Shubert insiste, allegro, andante, allegro molto, jusqu’au presto final. Clap de fin. « Reprends courage, je ne suis pas sauvage, dors en paix entre mes bras », susurre la Mort à la jeune fille (Lied, 1817). Courage, confiance ? Cela est-il possible, dix-sept ans plus tard, dix-sept ans d’une attente intériorisée pour que la justice triomphe ? « On ne tombe pas dans les plaies du passé sans conséquence », dit le mari. Ou est-ce le médecin qui l’affirme ? Ou bien encore Paulina, enflammée de vengeance, pourtant sensuelle et délicate comme seules les femmes savent le rester en toute circonstance, même offensées. Qui détient la vérité ?

 

Un thriller psychologique époustouflant qui tient en haleine, qui ne moralise pas ni ne juge, qui ne donne pas de réponse : à chacun de se forger sa propre opinion, face à ce huis-clos dévastateur. C’est court et abrupt. Trois pions sur l’échiquier des crimes et des châtiments. C’est à l’auteur Stefan Zweig qu’il a été donné de conclure : « Tant que subsiste la mémoire des faits, il ne peut y avoir de pardon ». Je rajouterais ces mots de Henri Aller, qui s'est lui-même tant de fois posé "La Question" : "J'ai terminé mon récit. Jamais je n'ai écrit aussi péniblement. Peut-être tout cela est-il encore trop frais dans ma mémoire. Peut-être aussi est-ce l'idée que, passé pour moi, ce cauchemar est vécu par d'autres au moment même où j'écris, et qu'il le sera tant que ne cessera cette guerre odieuse. Mais il fallait que je dise tout ce que je sais. (...) Je le dois à tout ceux qui, chaque jour, meurent pour la liberté de leur pays".

L'occasion également de (re)lire "Aurais-je été résistant ou bourreau ?" de Pierre Bayard, toujours aux Editions de Minuit : "Il n'existe pas d'autre solution que de voyager dans le temps et de vivre soi-même à cette époque". Ce qu'a parfaitement réussi Massimiliano Verardi.

 

 

La Jeune fille et la Mort, Ariel Dorfman, 90 mn. La Manufacture des Abbesses, jusqu’au 19 mars. Mise en scène Massimiliano Verardi. Avec France Renard, Philippe Pierrard, Luc Baboulene. www.manufacturedesabbesses.com et 01 42 33 42 03.