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Publié par Isabelle Kévorkian

François Kasbi François Kasbi vit comme les auteurs avec lesquels il passe ses jours. Cela ne se distingue pas de prime abord lorsqu’il apparaît, le soir venu, en 501, Converse vieillies et marinière, tel un adolescent, sourire timide. En vérité, François Kasbi a conservé les vêtements qu’il portait à l’âge où il découvrait ses Auteurs, qui deviendraient son unique préoccupation. Il continue d’habiter sa bibliothèque, celle de ses années d’étudiant, et de vivre de littérature et d'alcools. Il n’est pas impossible qu’il se soit même égaré de siècle : il l’avoue, naïvement et (in)consciemment, évoquant le poète Paul-Jean Toulet : « il mène une existence de noctambule parisien, riche de fréquentations multiples et parfois illustres. Couché à 7 heures du matin, il émerge vers 15 heures et s’en va au ‘Bar de la Paix’ retrouver Maurras, Léon Daudet, Edmond Jaloux, Henri de Régnier, Giraudoux, Emile Henriot, Jean-Louis Vaudoyer, Valéry ou Debussy » (…) « Amant des femmes, aimé des muses, il connut la Belle Epoque et vécut de mauvais jours. Artisan d’un désastre semé d’adjectifs, cet intermittent de la gloire apprit que la littérature est une fille de l’enfer ». (citation et analyse de Frédéric Martinez). Plus loin, vers la fin se son ouvrage, Kasbi écrit aussi : « Voilà le ‘malaise Nimier’, ce ‘tragiquement démodé’ ; en tout cas, celui que j’éprouve, moi, à le lire, parfois (je répète), aujourd’hui, alors que je le lisais avec passion il y a vingt-cinq ans (j’étais lycéen) –difficile, par ailleurs, de ne pas finir par dire ‘je’ lorsqu’on évoque Nimier, tant sa jeunesse invite à la confession, et tant son tour et son ton inclinent à la familiarité : ses romans me touchent un peu moins dorénavant ». Roger Nimier le dernier auteur de cet ouvrage singulier, plus éloquent qu’une confession d’un auteur qui traverse les siècles. Et si François Kasbi était mûr pour se socialiser, dans son époque, dans son temps, s’affranchir de ses Auteurs, de la Littérature et libérer sa propre identité littéraire ?

 

Codicille intempestif

Un auteur et un être singulier qui a publié récemment « Supplément inactuel avec codicille intempestif au bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés » chez un éditeur qui semble partager le même goût d’une certaine littérature : Jacques Damade. L’ouvrage orange, dans la collection Les Billets, des éditions La Bibliothèque, interpelle bien sûr. Sa forme soignée. Le titre qui invite. Le fond, élégant et précieux : François Kasbi s’applique à remettre au goût du jour Aragon, Drieu la Rochelle, Berl, Barbey d’Aurevilly, Claudel, Gobineau, Fraigneau dont Yourcenar aimait les mains, Nimier, Toulet et, si je ne devais en retenir qu’un, à présent, ce serait Valéry dont j’ai l’impression de ne pas l’avoir compris à l’âge où je portais des Converse usées, mon 501 et ma marinière. Voire, deux : Stendhal, dont j’ai toujours pensé que je n’aimais pas cet écrivain, pourtant "unforgettable". J’ai quitté ma bibliothèque et celle de mon père il y a bien longtemps et je pourrais bien décider d’y pénétrer à nouveau et y reprendre goût, redécouvrant ces écrivains français dont le choix fait suite à la publication d’un livre « à propos ou autour, voire de l’écrivain que je souhaitais évoquer », précise Kasbi. Comme eux, je me mettrais au rhum, au whisky et à fumer, à « écrire sur la grandeur mais à qui écrire ? On n’écrit pas pour soi » (Fraigneau), « nous ferions toutes les bêtises du monde » (Nimier), à la hussarde ; je serais disciple de Bernanos, je déciderais que « l’art me forme, me hausse, m’assouplisse et me rapproche des dieux » (Fraigneau, toujours), j’adopterais « le côté décidément irrécupérable de cet amant de la liberté, du plaisir, de la vérité, de l’énergie, de l’ambition (Napoléon), du voyage, de l’Italie, de la peinture, de l’opéra, du théâtre et des comédiennes. Et du bonheur. Et de l’amour, donc. Oui, amant de l’amour, Stendhal, évidemment, « amoureux perpétuel » (Stendhal par Martinez). Comme eux, je redoute « le contact des foules et les émeutes parisiennes » (Gobigneau). Comme eux, « Né inconsolé, dandy sceptique et désenchanté (parfois désespéré), homme qui aimait les femmes sans les aimer, poète tantôt aigre-doux et ironique, tantôt tendre et léger, poète ‘fêlé’ » (Toulet –« poète ‘pince-sans-rire’ (sic) de la nostalgie et de la mémoire, obsédé par le temps –qui passe –et par la mort –qui vient), je laisserais une empreinte indélébile. Je serais, moi aussi, « à la croisée des chemins », entre deux avant-gardes » d’un siècle : une légende (Valéry par Michel Jarrety –parrain et repoussoir). Je m’approprierais « l’Art poétique » de Claudel : « fondamental », aux côtés de Wagner et Mallarmé. « Si l’on n’a pas toutes les prétentions en littérature, on fou d’y entrer » : je suivrais les conseils de Bernard Frank à propos de Léon Bloy : « Tonitruant, injuste, imprécateur, pamphlétaire hors norme et docteur es ‘péroraisons prophétiques’ ». Je copierais « Barbey D’Aurevilly, l’irrédentiste », je deviendrais la Mireille de Berl, je relirais Drieu La Rochelle : « Blèche, son deuxième roman, paru en 1928 –Drieu a 35 ans – on est stupéfait. Stupéfait par la qualité très ‘française’ de ce roman », pour qui « Il fallait ‘vivre’, donc ‘d’abord de compromettre’, et ne rien céder sur la conscience morale ».

 

Il est uniquement question de Littérature ici, nul jugement sur les hommes et leurs engagements. Le propos est ailleurs : « la géographie littéraire » de François Kasbi, lecteur exigeant et gourmand, à la ponctuation étudiée, à la virgule près, déconcerte, désoriente et désempare pour mieux rappeler l’envie de lire des « hommes de livres » ou « de lettres » ou « tout court ».

 

Supplément inactuel avec codicille intempestif au bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés. François Kasbi. Editions La Bibliothèque. 167 pages. 14 euros.

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