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Publié par Isabelle Kévorkian

Le film fantastique et Linda Tahir-Meriau nous font revisiter Le film fantastique, après Le film noir, Le western, Le péplum. La collection s’étoffe… Pour ce nouvel opus à la gloire d’un genre cinématographique injustement qualifié « d’horror », Gérard Lenne a accepté de préfacer : « un monde fantastique s’ouvrait à moi, avec ses vertiges sans limites, une imagerie folklorique dont j’avais toujours rêvé sans encore en soupçonner la richesse. Et je compris soudain que le cinéma –et ce n’est pas Méliès qui me contredira- avait été inventé pour ça ». Ça ? « Ces chefs d’œuvres de l’imaginaire délirant ». Un cinéma qui emprunte à l’expressionnisme allemand du muet (horror) puis à l’âge d’or américain des studios Universal, MGM et RKO, à la science-fiction made in Hollywood, puis aux mythiques studios britanniques dont le célèbre Hammer. C’est sombre, macabre voire gore, kitch aussi et, aux premiers succès commerciaux, succède un cinéma indépendant qui assoit et modernise le genre.

 

Ce que l’on en retient ? Tout d’abord l’importance de la musique dans le muet (ou « cartons ») comme représentation de la parole. Un cinéma plus silencieux que muet d’ailleurs, puisque les acteurs parlaient en réalité. Une parole qui s’incarne dans les intertitres sur le carton et qui prolonge l’histoire de l’art (tableaux médiévaux, annonciations, vases grecs). L’intertitre sert de ponctuation, il perturbe l’enchaînement des séquences et interrompt le flot d’images. Il sert de pont et invite les spectateurs comme dans « Nosferatu » : « Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Nous sommes conviés au château, pour le meilleur ou le pire. Marche arrière impossible. La parole écrite est représentée dans la mise en scène avec des gros plans sur les lettres emblématiques, comme dans « Fantômas » ou plus tard « Batman ». En surimpression de l’image, il offre une poétique hypno-fantastique davantage destinée aux personnages du film comme dans « Calligari » ou « Mabuse ». Il appuie les images. Murnau abandonnera les intertitres au profit de l’image qui justifie, seule, l’histoire. Pour autant, l’âge d’or du cinéma qui débute, voit l’utilisation de l’intertitre comme apport d’informations dérisoires qui détournent les images et déroutent : il relance l’intrigue tout en l’interrompant. Le jeu des acteurs prend le dessus, les regards suggèrent les sons et les correspondances avec la musique sont légion : le son musical se substitue au bruit, le piano à l’eau, le violon au vent. De mêmes que les couleurs ont un rôle spécifique : bleu la nuit, rouge en soirée, orange aux aurores ou sépia l’après-midi. Puis le cinéma sonore à Hollywood va emprunter les mythes européens et la confrontation de sons et d’accents enrichissent le film comme dans « Dracula ». Mélange de cris, de rires, de chants qui accompagnent les scènes sanguinaires. C’est l’époque des enfants stars et stars chantantes de la MGM et des studios RKO : Jeanette MacDonald ou Béla Lugosi. C’est l’époque du code Hays que personne ne respecte : « Il semble au contraire avoir libéré un torrent de transgressions et d’hypocrisie, notamment pour ce qui est de la représentation des femmes. (…) [L’époque] est caractérisée par une domination artistique et commerciale des stars féminines. (…) La femme est partout, dans tous ses états… », précise Antoine Sire dans « La cité des femmes à Hollywood » dont l’ouvrage de 1200 pages se lit comme une ardente défense des droits des femmes dans l’industrie du cinéma. Parmi les cinéastes de l’époque : Mamoulian, Murnau, et quelques héroïnes : Béla Lugosi, Fray Way. Plus tard Godard dédiera « A bout de souffle » à ces studios d’époque et Tim Burton rendra hommage à la Hammer.

 

L’ouvrage offre une double lecture : à gauche, il retrace l’histoire des films fantastiques à l’imagerie gothique et onirique, ces films qui créent un malaise envoûtant, et à droite il l’illustre par l’exemple. Celui de Tim Burton qui enfant, à Burbank où il naît, habite en face d’un cimetière. La fenêtre de sa chambre donne sur les tombes qui fécondent son imaginaire, celui « d’un enfant qui n’a jamais cru au père Noël ». Souci du détail, des paysages lugubres et naturels sublimés, saisons inquiétantes, effets divers, « revenance », « survivance » des décors, en boucle. En cela la transparence permet de réaliser des contes davantage que des films, où les personnages apparaissent et disparaissent mystérieusement, comme l’enfance qui s’envole d’un seul coup (« La nuit du chasseur »). Les romans et les mythes inspirent plus que jamais, comme la célèbre auteur de « Frankenstein », Mary Shelley dont le portrait provoque un trouble. Ainsi à mesure que Tim Burton construit sa légende et son cinéma singulier, l’on suit les avancées d’un cinéma qui irrite autant qu’il fascine. Comme « King Kong » qui représente « la revanche de l’Afrique sur l’Europe, de la nature sur la culture, de la liberté sur l’oppression… ».

Que ce soit en noir et blanc (Cocteau, Carné) ou en couleur (Mamy, Le Chanois), dans les années 30 ou au XXIe siècle, les codes demeurent inchangés et Bruno Bettleheim reste une référence absolue dans le déroulé de l’intrigue fantastique et féérique. Ce cinéma s’exporte en Europe ; à Béla Lugosi succède la plastique de Raquel Welch, de Soledad Miranda ou de Laura Gemser. Les zombies affolent et accaparent tous les continents et l’ère des fantaisies héroïques, dans des temps indéterminés, prennent le relais, avec leurs héros survitaminés aux pouvoirs paranormaux. Plus près de nous, Jessica Lange restera pour toujours la fiancée de King Kong et Johnny Deep : Edward aux mains d’argent.

 

Ce beau livre est ponctué d’une iconographie hallucinogène, souvent issue de la photothèque personnelle des auteurs. Il s’accompagne d’une rencontre avec George Romero et d’un DVD de l’un de ses films cultes : « La Nuit des Morts-Vivants » (1968) et d’images d’archives inédites. Les références sont les mêmes pour tous les acteurs de ce cinéma-là : Dracula, les contes d’Hoffmann, Edgar Allan Poe, des pactes avec le diable, le mariage de la laideur et de la beauté, la cruauté et le blasphème, la vengeance et la trahison, le sang qui assoiffe, la main qui étrangle, le regard de Peter Cushing qui épouvante. Ce vertige-là, impossible de ne pas s’en émouvoir, sur fond de Mozart ou de Beethoven.

 

Ciné Vintage : le film fantastique. Christophe Champclaux et Linda Tahir-Meriau. Préface de Gérard Lenne. Editions Le Courrier du Livre. 176 pages illustrées + DVD. 24,90 euros.