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Publié par Isabelle Kévorkian

Aki KurodaL’artiste japonais Aki Kuroda a été choisi par les éditions Gallimard pour interpréter Hamlet de William Shakespeare, célébrant les 400 ans de la mort du dramaturge et poète anglais. Une question à laquelle il cherche des réponses depuis son enfance à Kyôto : Être ou ne pas être ? Ses dessins lui ont-ils permis d’obtenir des réponses ? Rencontre. L’artiste, qui vit en France, a collaboré avec Preljocaj, Cocteau,  Picasso : autant de créations qui ont enrichi son approche cosmogonique de l’art (photographies, sculptures, peintures, dessins, lithographies, décors de théâtre). Pour relever ce nouveau défi, il avoue avoir appelé William Shakespeare. Puis il s’est imprégné de son œuvre et des biographies avant de tout oublier et d’aborder un travail d’assemblage pour concevoir ce livre comme une œuvre d’art atemporelle. En résistance à un monde de plus en plus robotisé. En résistance à la déshumanisation programmée. En accord avec l’environnement. C’est ainsi qu’il a abordé Hamlet, l’intégrant dans sa vision du cosmos, noir et couleurs, ténèbres et lumière. « La société idéale, explique-t-il, relève de l’art, culture de base. L’art produit des sociétés plus sensibles et poétiques ». Pour atteindre cette ambition, sa double-culture Ouest-Est devient une clé d’entrée. Il s’enrichit tout autant de l’Orient et de l’Occident et, au milieu, là où il a trouvé sa force, il y a la Grèce originelle : « Le Minotaure, rêve surréaliste, mon point d’ancrage ». « On a besoin d’inscrire ses créations dans le temps, surtout quand on est d’origine japonaise. Je viens d’une île en mouvement, une île volcanique, bousculée par les typhons, les tsunamis ; survivre au chaos, c’est éprouver le vide. C’est très symbolique. Naître et avoir vécu au Japon m’a appris cela : tenter de créer une empreinte dans un pays où il s’agit de construire et déconstruire en permanence, renaître chaque jour.

 

Le Japon, c’est un peu comme l’Arménie : il n’y a pas de frontière. C’est une île en mouvement qui oblige à se construire en accord avec ce mouvement.

 

Nous n’avons pas le choix. Nos maisons en bois illustrent ce mode de vie. Nous ne possédons rien, nous sommes fatalistes ».

HamletTo be or not to be : soudain la question fait sens ! En vérité, comme le souligne Aki Kuroda : « On n’a pas le temps de s’interroger ou de douter, c’est un luxe ! Il s’agit plutôt de trouver une esthétique à la mort, inéluctable. Nous sommes en mouvement comme un danseur d’opéra et soudain stop ! le moment est suspendu, comme au théâtre de Kabuki ». Pour en revenir à Hamlet : « J’ai exprimé ce que j’ai ressenti après en avoir discuté avec William Shakespeare. Il n’était pas question d’interpréter en cherchant à donner du sens à une intrigue qui compte moins que les errances des personnages, j’ai davantage essayé de trouver un angle suggestif, qui permette à chacun de libérer son imaginaire ». Le mouvement, la cosmogonie, une signature comme une épitaphe : « Fou comme la mer et le vent qui luttent » en écho à un crâne noir sur fond jaune bouillonnant. Le goût des vanités. Plus loin, Aki Kuroda a tissé en noir et blanc les fils des amitiés et inimitiés ou ceux du labyrinthe de l’existence. Le bleu « magma », que l’artiste définit comme l’envers du rouge diabolique, paraboles du froid et du chaud. Ici, il a travaillé au doigt. Tons pastel pour une Ophélie noyée. Là, un ciel éclaté, brisé en mille morceaux comme une traversée du miroir, retour vers l’enfance : « vers ma maman, moi qui ai été fils unique, comme Hamlet : je cherche l’amitié et en même temps je m’isole ». Aki Kuroda ne dévoilera pas davantage ses paradoxes résumés dans La question : Être ou ne pas être. « J’ai essayé de créer de l’espace, le cosmos, relier la vie et la mort, jouer avec la couleur et la tristesse, retrouver le fantôme du père, exprimer le rêve de vengeance, la cruauté cachée d’une femme : créer une atmosphère, faire de Hamlet la pierre angulaire de ma mythologie personnelle ». Je n’en saurai pas plus. Je ne peux qu’interpréter à mon tour, les monochromes, les lapins, les numéros qui forment des séries obstinées, cette silhouette qui revient dans ses tableaux, féminine, élancée vers le ciel : qui sont-ils, que disent-ils ? « Là, par exemple, je vous regarde et je visualise un lapin ». Il me dit cela, prêt à me dessiner mais quand, plus tard, Aki Kuroda m’explique que « l’animal est la métaphore de la décadence » j’ai bien envie de savoir si dessiner un lapin c’est développer une forme de création révolutionnaire, contrer le jeu du grand capital, les conquêtes et l’impérialisme qui conduisent à la perte, à l’aliénation, à cette suspension entre vie et mort, entre être et ne pas être ? Il me reste à relire Hamlet, un texte désormais prolongé par une expression picturale reflet de ce que je suis : moitié arménienne, moitié française. En espérant que ce grand format, qui caractérise aussi l’art de Kuroda, m’aide à comprendre.

 

Hamlet, de William Shakespeare, interprété par Aki Kuroda, Gallimard collection Blanche. 200 pages, ill., 250 x 325 mm, 45 euros

Azad Magazine n°156, dernier trimestre 2016