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Publié par Isabelle Kévorkian

Peindre la BanlieueUne promenade en banlieue, longue d'un siècle, de 1850 à 1950 : c’est que propose la ville de Rueil-Malmaison pour cette fin d’année, à l’Atelier Grognard. L’ambition de départ ? se débarrasser des clichés et autres idées reçues sur la banlieue, dévoiler des noms illustres ou méconnus qui ont immortalisé son évolution, selon une approche artistique ou documentaire. Tout commence à Fontainebleau : école de Barbizon. Les peintres se préoccupent des paysages qui les environnent…

 

L’exposition est organisée en 3 temps : la nature préservée, l’urbanisation et la déshumanisation progressive, le temps des loisirs et des accommodements le long des fleuves : Marne, Seine, Oise. Subrepticement, la silhouette verticale de l’arbre fait place à celle des cheminées, et de leurs longues étendues de fumées qui barrent le ciel, puis à celle des baigneurs et danseurs de guinguettes. Dès le XVIIIe siècle, les maîtres initient leurs élèvent aux études des arbres, effets de lumière et reflets de l’atmosphère. C’est la peinture de plein air, qui sera facilitée grâce aux progrès techniques notamment les peintures qui résistent à l’eau. De Barbizon, les peintres s’éloignent et se rapprochent de l’Ouest, notamment Rueil Malmaison et Saint Cloud, longeant la Seine. D’ailleurs, le fil conducteur est l’eau qui élargit la toile, les perspectives, renvoie une luminosité et une vérité brute. C’est le temps des lavandières et des clairières. Les références aux paysages hollandais du XVIIe siècle ou anglais, comme ceux de Turner sont légions. Il y a toujours une route, un chemin, qui traverse la toile, vers la lumière. C’est romantique : les sentiments s’accordent aux paysages. C’est poétique : les impressions s’immiscent dans les toiles. C’est le temps de Corot. C’est la banlieue rurale et champêtre, celle des meules de foin de Berthe Morisot ou de Monet. Cette des petits villages attractifs, comme Bougival ou Auvers-sur-Oise chers à Van Gogh.

Ce temps-là ne dure pas : l’industrialisation pointe et la modernité picturale suit le courant. L’eau vive se pollue, la nature perd de son aura et de ses couleurs : l’homme prend possession de la banlieue et, pour y accéder, invente de nouveaux moyens d’accès. L’heure est à l’aménagement du territoire : moyens ferroviaires, gares, tramways et métropolitains, usines et cheminées, carrières et ouvriers, mines. Un pan heureux et insouciant de la banlieue s’évaporent avec les fumées noires. Les banlieues deviennent manœuvres. Les peintres usent de moins de couleurs, leurs tons sont ternes, leurs dessins trahissent la nostalgie qu’ils ressentent et dénoncent. C’est lugubre et hivernal : l’humain disparaît des paysages, les lavandières font place aux bateaux-lavoirs, les meules de foin aux briques. Le sentiment de solitude et d’enfermement saisit. Le dialogue avec la nature n’existe plus. Pour symboliser cette irruption violente, le thème du pont est allègrement repris, comme une dernière chance de se relier à cette banlieue rurale, de villégiature. C’est la banlieue noire, puis rouge : les peintres deviennent militants. Humanistes, ils entendent alerter : ils peignent les barrages, les murs, le cloisonnement sous toutes ses formes, l’emprisonnement. Triste, mais pas irréversible. Au milieu de ces tons ocres et des immeubles roides et cimentés, quelques jardins et potagers laissent apparaître une autre possibilité.

L’homme a conquis la banlieue, certes, il n'en a pas pour autant oublié ... le temps des loisirs, qui correspond à l’évolution des mœurs. Cent ans ont défilé. Les couleurs reviennent, chaudes et chatoyantes comme chez Gauguin, enivrantes comme le parfum des arbres des bords de Marne. Au loin, l’esquisse d’une cheminée demeure mais n’empêche pas les baigneurs de se lancer des défis, de plonger, de prendre les rames sur de frêles embarcations, ni les amis et amants d’organiser des repas sur l’herbe, de se dévêtir, de profiter. Les gargotes font leur apparition, la joie de vivre l’emporte. L’une des guinguettes emblématiques est celle d’Utrillo plus connu pour s’attacher à Montmartre, au théâtre de l’Atelier ou au Moulin Rouge. Il commence par le marronnier et construit autour sa vision d’une banlieue où il fait bon vivre.

 

Tous les courants picturaux s’expriment successivement pour raconter la banlieue et son évolution et, s’il est une certitude : le long du fleuve, l’espoir persiste et un moment de ravissement continue de surprendre au détour d’un arbre, loin des cités urbanisées à outrances sans aucune ouverture sur les éléments. La ceinture verte et vraie mérite le détour dans l’Histoire de l’Art et dans notre quotidien.

 

Peindre la Banlieue ! de Corot à Vlaminck, 1850-1950. A l’Atelier Grognard, jusqu’au 10 avril 2017. www.mairie-rueilmalmaison.fr