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Publié par Isabelle Kévorkian

Letter to a manRobert Wilson : est-il utile de le présenter ? L’homme aux multiples récompenses internationales pour son travail mêlant théâtre et art visuel. Une signature artistique reconnaissable entre mille. Mikhaïl Baryshnikov : danseur incomparable formé à l’Est. Si le Kirov ou le Bolchoï font rêver et semblent demeurer le graal pour un danseur, il y a l’envers du décor et des coupoles en or : l’enfermement, l’oppression, la dictature. Passé à l’Ouest sous un soleil de nuit sensationnel, sans retour possible vers ses origines, Baryshnikov est devenu un homme de scène qui a réalisé son rêve : danser Balanchine. Il peut alors réinventer la danse, à New York. Agile mélange de classique et de moderne, de liberté et d’académisme, de passion et de révolte. Homme de cinéma et de théâtre. Mime aussi. Vaslav Nijinski enfin. Etoile et chorégraphe extraordinaire, indissociable des mythiques ballets russes. On le connaît moins auteur : la folie l’a emporté trop tôt. Il n’a pas trente ans. Il vient d’être abandonné par Serge Diaghilev. Il a déjà connu le firmament et l’enfer. Vaslav Nijinski est une légende. Il s’apprête à écrire son journal, aux côtés de sa femme, Romola et leur fille Kyra, quatre ans. La famille séjourne en Suisse. Ses Cahiers : quatre, pendant trois mois. Dans une fulgurance. Une furieuse nécessité, à la manière d'une Marina Tsvétaïeva qui, elle aussi, tenait ses cahiers avec grande application. Comme un commandement, une injonction divine. Avant l’enfermement : « La maladie de l’âme » aura raison de Nijinski qui, lucide, justifie : « Je suis un fou qui aime l’humanité. Ma folie c’est l’amour de l’humanité ».

 

Letter to a manLetter to a man

C’est cet amour de l’humanité que Robert Wilson et Mikhaïl Baryshnikov ont mis en scène à partir d’extraits des cahiers de Vaslav Nijinski. Les mots sont scandés, en russe, en anglais, en français, scandés à l’infini, récités jusqu’au délire. Les couleurs choquent et s’entrechoquent, comme des salves d’électrodes. Rouge magma, vert aveuglant, blanc déchirant. La bande son heurte et adoucit alternativement. Au folk seventies succèdent les assauts de mitraillettes. Baryshnikov est Nijinski, grimé comme un acteur de Kabuki, et jamais la folie ne nous aura été si proche. Saisissant et déroutant. Saint Sébastien s’immisce, martyr homosexuel. Il renvoie à un autre artiste torturé et génial : Mishima, et son mentor. Les tableaux s’enchaînent à mesure que l’isolement coupe Nijinski du monde réel : ils nous laissent exsangues. Mikhaël Baryshnikov et aucun autre ne pouvait incarner Vaslav Nijinski, sa beauté farouche, son romantisme exacerbé –celui d’un autre siècle, ses névroses, sa douleur, sa fièvre ardente. Baryshnikov esquisse quelques pas de danse : aérien, si léger. Emporté par le torrent de la confusion, il n’en demeure pas moins en équilibre parfait. D'une stabilité déconcertante. Le corps résiste quand le mental fuit. Nijinski ne parvient plus à être, il s’en remet à Dieu. Il devient Le Christ : « Je suis Dieu. On peut me tuer, mais je vivrai ».

 

La mise en scène est somptueuse, faite de peu : une chaise blanche, une fleur blanche, une cocotte trop fardée, un visage fantomatique à l’envers à l’endroit. Autant d’allégories d’une vie prodigieuse et glorieuse, de débauche et de luxure, exaltée et impure, blessée et suppliciée. « Je ne veux pas le mal, je veux l’amour. On me prend pour un homme méchant. Je ne suis pas un homme méchant. J’aime tout le monde. J’ai écrit la vérité. Je n’aime pas le mensonge. Je veux le bien, et pas le mal. » Ce genre de vie romanesque, ce genre de destins funestes. Les cahiers de Nijinski sonnent l’heure du bilan, de la rédemption avant l’irrémédiable chute. Encerclé. Baryshnikov, seul en scène, en habit, ajuste le monologue intérieur, les circonvolutions et obsessions démoniaques de Nijinski, le vertige. « J’aime les bouffons de Shakespeare. (…) Dieu est un bouffon. Et je suis Dieu. » Gestes affûtés, pointes et demi-pointes précises, mains gantées qui coupent le flot de pensées avant qu’il ne réapparaisse, plus violent et paradoxal. La voix de Romola se mêle à celle du docteur Fränkel, Diaghilev surgit, Zola, Tolstoï, la politique s’en mêle et tout se confond. « Pour moi l’égoïsme et les actions bestiales ne sont pas la culture. J’aime les classes ouvrières, et les classes riches, et les classes pauvres. (…) Je veux que l’amour soit égal. (…) Je ne veux pas d’assassinats. Les bolcheviks sont des assassins. (…) Je suis un homme d’amour. (…) J’aime qu’on détruise les usines, car elles apportent de la saleté sur la terre. J’aime la terre, c’est pourquoi je veux la protéger. Je ne veux pas de pogroms. Je veux que les gens comprennent qu’il faut renoncer à toute cette ordure, car il leur reste peu de temps à vivre. Je sens l’asphyxie de la terre. La terre étouffe. » Comment concilier la beauté de la danse, la grâce du geste et les affres d’un monde sanguinaire et barbare ?

Nijinski s’adresse à Diaghilev ; Baryshnikov à nous, qui avons aussi, peut-être, abdiqué.

 

Il n’est pas impossible qu’à soixante-dix ans, Mikhaïl Baryshnikov ait trouvé là son meilleur rôle. Le plus abouti, le plus juste, le plus représentatif de son parcours déterminé, singulier et courageux. Plus de quarante après, il revient en Russie, avec élégance, classe et distinction, empruntant le chemin tortueux de la folie. Le retour aux sources était donc possible : on ne peut pas trahir sa genèse une vie entière. Ce spectacle sonne l’aboutissement d’une quête, une identité retrouvée et un vibrant hommage à l’étincelant Vaslav Nijinski et à Romola qui toujours, envers et contre tous, aura soutenu son époux.

 

Ne jamais sous-estimer la folie. Erasme, dans son « Eloge de la Folie » : « Et voici que mon écrivain, à moi, jouit d’un heureux délire, et sans fatigue couler de sa plume tout ce qui lui passe par la tête, transcrit à mesure ses rêves, n’y dépensant que son papier, sachant d’ailleurs que plus seront futiles ses futilités, plus il récoltera d’applaudissements, ceux de l’unanimité des fous et des ignorants ».

 

Robert Wilson, Mikhaïl Baryshnikov : Letter to a man. Espace Cardin, Théâtre de la Ville. Jusqu’au 21 janvier. www.theatredelaville-paris.com