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Publié par Isabelle Kévorkian

Nathalie GuibertJe n’étais pas la bienvenue, par Nathalie Guibert

 

Sous-marinier

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur votre père, frère, époux, cousin sous-marinier, classé « Top Confidentiel Défense » ?

Sous quels océans, était-il là quand je suis née, quand ma mère a été opérée, quand nous avons déménagé, quand mon frère s’est cassé la jambe, lors de mon premier concert de piano, quand j’ai obtenu mon bac, quand je passais mon premier concours de danse, quand j’étais malade, quand notre chien s’est sauvé, quand mon moteur de voiture a fumé sur le boulevard, quand je me suis faite opérer ? Je l’ignore. Aucun souvenir.

Aurai-je été en présence de mon père plus ou moins souvent que la mer ?

Comment vivait-il à bord, dans cet espace confiné et clos, invisible noir comme les ténèbres aquatiques ? Je l’ai connu souffrant de vertige, même sur la première marche d’un escabeau, mais enfermé sous l’eau, par trois ou quatre-cents mètres, dans une coque insondable, comment assumait-il ? combien de mois sous l’eau plutôt que sur terre ? comment réussissait-il à se réhabiliter à la vie quotidienne en famille, entre chaque mission ? comment s’alimentait-il : s’astreignait-il à un régime à bord, lui si sportif sur terre, attentif à son poids et sa forme ? pouvait-il fumer ? que lisait-il ? disposait-il d’une radio, de musique et de livres, d’images ? que taisait-il en plus du secret imposé par son métier ? comment gérait-il la promiscuité, lui qui si souvent semblait oppressé par sa famille dans un grand appartement, avec verrières et lumière naturelle, baies vitrées et horizon dégagé ? savait-il écouter le vent ou les seules ondes des profondeurs sous-marines ? et nous : des voix féminines, ses fille, épouse, sœur et amies : comprenait-il cette tonalité plus aigüe, passant davantage de temps entre hommes ? les voix viriles continuaient-elles de résonner à quai, dans la vraie vie, dans les coursives de l’arsenal, était-ce confondant ? avait-il appris le décès de son père ? les attentats de 11 septembre ? les naissances de ses petits-enfants ? disposait-il d’une photo de nous, sa famille, dans sa couche sous-dimensionnée, lui que j’ai vu apprécier un certain confort, lui que j’ai vu s’embourgeoiser ? lors des escales : voyait-il des « conquêtes », conformément à la légende ? une femme dans chaque port. Je relisais souvent Tristan Corbière qui avant l’heure, racontait l’existence de ces Gens de mer dans ses Amours Jaunes. Jaune comme les ajoncs, le soleil que les sous-mariniers ne voient jamais. Parviennent-ils à en rêver cependant ?

 

Anecdote

Je me souviens. Le 17 juillet 1996, un avion explose en vol. Plusieurs pistes sont émises. Mon père est en mission. Un tir de missile depuis un sous-marin nucléaire qui échoue. Mauvaise trajectoire, il se désagrège. Pour moi c’est une évidence : mon père, depuis son sous-marin, a déclenché le tir. Le missile a heurté l’avion. Le bilan est lourd et les autorités, de tous côtés des océans, mentent pour n’effrayer personne. Première confrontation aux « éléments de langage », les #EDL. Mon père nie et argumente, je ne l’écoute pas. Le scénario est trop exaltant. De toute manière, je ne l’entends pas, fascinée par ces dossiers « top secret » et mon imagination fertile provoque de plus en plus de conclusions hâtives qui me plaisent, peut-être de ravages. Qui remplissent néanmoins ma soif de curiosité. Puisque personne ne me dit rien, ni mon père, ni la DCN, ni la DGA, ni les ministères, ni les marins que je croise à Toulon ou à Brest, je m’invente mes petites histoires parallèles, celles qui rendent le métier de mon père sous-marinier plus flamboyant, plus héroïque que celui de James Bond. Ça m’épate. Sauf que mes hypothèses sont erronées, je me fourvoie et un jour, je ne distingue plus la vérité de mes fictions. Le silence ne me convient pas : je dois le combler, qu’importe que ce soit vraisemblable, qu’importent les conséquences et que je me fourvoie. J’ai fait de mon père un « personnage », un héros des océans et personne ne doit le savoir, c’est aussi un peu mon secret et mes affabulations sont de plus en plus distordues. Je crâne à l’école : je suis la fille d’un sous-marinier capable de déclencher un missile depuis un sous-marin nucléaire lanceur d’engins et de protéger son pays.

 

Nathalie Guibert à bord

Je n’étais pas la bienvenue à traîner autour de mon père, fouiller dans ses mallettes, essayer de savoir : savoir quoi ? lui, sa vie sans nous ! Je n’étais pas la bienvenue, parce que les femmes ne sont pas les bienvenues dans cet univers de sous-marinier-secret-défense. A fortiori une gamine qui s’invente des histoires ! Des années plus tard, Nathalie Guibert n’est pas davantage la bienvenue, cependant elle sera la première femme à accéder à cet univers mystérieux, non sans difficulté : « J’ai attendu près de trois longues années la bonne nouvelle. Un jour de printemps, un bref coup de téléphone m’a annoncé que je serai la première femme, la première journaliste aussi, à partager durant un mois complet la mission secrète d’un sous-marin nucléaire d’attaque de la Marine Nationale. J’allais embarquer sur La Perle ; une appellation magnifique pour un navire de guerre dont le nom de code est S606 ». Je le savais : nom de code, James Bond, le 6 remplace le 7 mais le 0 demeure. De cette mission Nathalie Guibert revient avec un témoignage précis, qui répond à toutes ces questions et supputations que j’ai pu émettre depuis mon enfance à Toulon, au Mourillon, jusqu’aux bâtiments de la DGA boulevard Victor, où il m’est arrivée d’aller attendre mon père une ou deux fois, en passant par ces étés à Brest ou à Audierne. Je n’ai jamais vécu ailleurs que dans ces villes de port militaires, ces rades ensoleillées qui remplissent de fantasmes. Nathalie Guibert réussit cette prouesse extraordinaire d’expliquer ce métier : sous-marinier, de l’intérieur sans ne jamais rien trahir ni dévoyer du secret militaire et du serment. Elle passera 60 jours aux côtés de 75 sous-marins, dans l’obscurité ou la lumière factice.

Du temps de mon père, c’était Le Vigilant, Le Téméraire, Le Terrible, Le Redoutable. Des noms qui donnaient le frisson pour ces navires aux formes oblongues de baleines. Avant encore, c’était l’Eurydice, la Sibylle, le Doris. Plus proche de la mythologie. Aujourd’hui, « ils portent des noms de pierres précieuses : Rubis, Saphir, Emeraude, Améthyste, Perle ». Ils sont six au total : « deux mille cinq cent tonnes de tôle, soixante-treize mètres de long, sept mètres de haut » ; « La Perle, précise Nathalie Guibert, appartient à la première classe des sous-marins d’attaque français à propulsion nucléaire, qui a succédé à la génération du Diesel. Des navires à l’énergie sans limite, capables d’effectuer un tour du monde en quatre-vingt jours sans remonter à la surface s’il le fallait, dédiés à l’espionnage et aux opérations secrètes. Mon sous-marin compte cent-quarante-cinq cousins dans le monde, de cinq nationalités seulement : Américains, Britanniques, Français, Chinois et Indiens » ; «  Un bateau à propulsion nucléaire pourrait rester sous l’eau indéfiniment s’il ne buvait pas sur la résistance humaine. La Perle n’a pas besoin de carburant, la science merveilleuse produit les flux vitaux qui lui sont nécessaires ».

 

Quotidien sous-marin

Vivre dans un sous-marin implique des règles à respecter, des rituels à apprendre, un nouveau code de la vie, un autre vocabulaire. Il s’agit d’un univers parallèle, emprisonné sous l’eau et les titres de chapitres du récit de Nathalie Guibert sont éloquents : « A la niche », « Claustrophobie », « Hiérarchie », sous les ordres du Pacha et du maître d’hôtel, l’autre personne majeure de ces lieux sans intimité qui, mieux que quiconque, sait à quel point « Il leur faut de la viande » … et des irish-coffees le soir. La journaliste-reporter apprend comment respirer, rentrer son ventre dans les coursives, se doucher quand l’eau est comptée comme le temps, éviter une crampe. Elle revisite son écoute, les sons. Il y a les tours de garde, les équipes, les « bleus » les « rouges », le CO –le poste central des opérations, le « zérac », de 0 à 4 heures du matin : « Il faut tenter l’expérience pour ne plus jamais la faire, c’est la pire ». Il y a les échappatoires, les haltes exotiques plus ou moins bien gérées et raisonnables, les veillées à la mémoire des marins morts pour la France que l’on n’oublie pas. « Une envie de meurtre » à museler, une « folie » à maîtriser dans cet enfermement insonorisé. Jusqu’au retour. Que réserve la réalité ? Car « A l’heure de l’information mondialisée instantanée, ces citoyens ont droit à une bouillie prédigérée par l’état-major ». Qui sera au pouvoir, comment retrouveront-ils leur pays leur ville, dans quel état sera la demeure familiale, quel âge aura leur aîné, quel anniversaire auront-ils oublié ? Nathalie Guibert répond à l’une de mes questions, sinon à toutes en 179 pages : « Seuls des sous-mariniers, le 11 septembre 2001, ont ignoré que le monde venait de basculer quand deux avions ont été précipités par des terroristes sur les gratte-ciels de New York ».

 

Elle n’était peut-être la bienvenue mais Ô combien a-t-elle eu raison d’insister ! Car la culture du secret a ses limites et le temps est peut-être venu d’en franchir certaines. Par une femme au milieu de cette petite centaine d’hommes taiseux, cela n’en a que davantage de valeur. Nathalie Guibert a travaillé sur les questions d’éducation et de justice, elle est devenue la correspondante Défense en 2009. Je découvre un auteur au style net et impeccable, qui manie raison et cœur, qui offre en partage un métier que tant de familles de sous-mariniers n’ont jamais eu d’autres choix que d’imaginer. Je l’en remercie.

 

Je n’étais pas la bienvenue. Nathalie Guibert. Editions Paulsen. 192 pages, 18,50 euros.

 

***

 

Georges KévorkianAccidents de sous-marins Français de 1945 à 1983

Pour compléter le propos, je vous renvoie à l’ouvrage de Georges Kévorkian, ancien ingénieur de la DCN : « Les accidents des sous-marins de 1945 à 1983 ». Il y raconte notamment les avaries du Minerve, du Triomphant et de l’Eurydice : 190 pages illustrées, Marine éditions, 40 euros (2006). Reconnu par ses pairs et le grand public comme « Le livre le plus attendu depuis des années. Enfin sont dévoilés en détails tous les accidents des sous-marins français, de 1945 à 1983. Ecrit par un des ingénieurs responsables des réparations, il est construit autour de documents irréfutables, et illustré par des photos absolument inédites et souvent très impressionnantes ; Rien n’est caché ». Préface de Monsieur Emmanuel Duval, ingénieur général de l’Armement

 

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