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Publié par Isabelle Kévorkian

Frédéric DebanVos gueules les acouphènes ! Je n’entends plus la mer. Cri du calvaire. Déchire le ciel et les pages de cet auteur devenu sourd le jour de son cinquantième anniversaire. Vertiges, la vue se brouille et le silence. On l’a connu marin sous le soleil, amoureux, passionné : vivant. On le retrouve au supplice : handicapé.

Une fois n’est pas coutume, je conseillerais de lire ce récit en commençant par la fin. Une fin au rythme plus apaisé, comme après la crise aigüe. Une fin qui permet à Frédéric Deban d’expliquer ce phénomène, qui touche « Selon une étude du 5 mars 2014, 16 millions à en souffrir en France ! ». L’association France acouphènes définit « ces bruits baptisés fantômes » : « Un acouphène désigne des bruits entendus de manière continue ou intermittents ‘dans l’oreille’ ou ‘dans la tête’, sans sources sonores dans l’environnement. Ce phénomène commun affecte environ 15% de la population à un moment ou à un autre ». Différentes origines, « mais elles sont le plus souvent liées à une perte auditive apparue suite à un traumatisme auditif ou à l’usure de l’oreille » et troubles associés : « hypertension, troubles métaboliques ou hormonaux, stress, anxiété ou dépression ». Précautions à prendre ? Oui. Cependant, à l’instar de Frédéric Deban, cela peut surprendre un matin au réveil et après analyses et traitements, IRM et scanners, absurdités administratives, songer au pire : « Vas-y ! Ce n’est pas haut, huit étages. Tu n’as qu’à enjamber le balcon… » et choisir de vivre,  force est de constater : « Je suis assis sous un pont de Paris, aujourd’hui, sourd ». C’est définitif. « Environ 71 millions de personnes âgées de 18 à 80 ans souffrent d’une perte d’acuité auditive de plus de 25 dB, ce qui représente une déficience auditive selon la définition de l’OMS. Seulement dans l’Union européenne, plus de 55 personnes sont déficientes auditives. En tout, plus de 1 Européen sur 6 souffre de déficience auditive ». Les éléments que l’auteur fournit sont clairs : « C’est dans la cochlée que se cache l’organe de l’audition, de l’ouïe ! Riche de toutes les possibilités et de tous mes maux aussi ». Une situation déjà soulevée par Emmanuelle Laborit, Helen Keller, Marlee Matlin, Marie Heurtin –des femmes qui ont eu le courage de faire de leur surdité un atout jusqu’à la consécration. Il n’omet rien : « Appareiller le plus tôt possible, avec un appareillage traditionnel ou un implant cochléaire, c’est rétablir une boucle audio-phonatoire le plus tôt possible, donner des informations pour l’acquisition du langage ». Car les enfants sont aussi concernés. Il distingue les malentendants, les sourds, les « devenus sourds », comme lui.

 

Un homme handicapé

Une fois la situation posée, lire cet ouvrage à l’envers permet de dérouler le film de la vie de Frédéric Deban et de comprendre –parce que l’homme est lucide : « Je dirais que, quelque part, ma surdité est ce qui pouvait m’arriver de plus difficile à gérer, puisqu’elle m’a placé dans une position que j’essayais de fuir à travers les films et cette adolescence faite de fugues ». Et l’on découvre un enfant abandonné, rejeté par sa mère, en manque d’amour et de repères, en môme pétri de peurs et de souffrances, qui a trouvé comme palliatif protecteur l’écran et comme compagne la plus fidèle : une plume. Il ne nie pas : « … cette vie d’acteur où ça devenait très confortable puisque je n’avais plus à inventer. J’étais au service d’auteurs » mais à présent, Frédéric Deban va devoir affronter ce qu’il a pris tant de soin à contourner : le regard d’autrui. Pire encore : « Mon handicap en bandoulière ». Car a priori invisible, la surdité handicape au quotidien. Chez les commerçants, en soirées, entre amis, regarder la télévision, se rendre au cinéma. Mais Frédéric Deban après le diagnostic posé, irréversible, l’effroi et la douleur, la fureur et le dégoût qu’il déjette avec hargne dès les premières pages, ses différentes prisons qu’il égrène, apprend à vivre avec ses prothèses, puis sans, à lire sur les lèvres, à contextualiser une situation à partir de deux ou trois mots saisis au vol, à se promener avec son casque Bose relié au vide, à signer. Il apprivoise une nouvelle existence, une autre langue et, chemin faisant, apparaît de l'autre côté de l’écran, à nos côtés, sincère : terminé le décor factice de Saint-Trop’. Rien ne sera jamais plus pareil : Frédéric Deban ignore encore quels seront les contours de son avenir et, en attendant, il lutte et écrit. Se joue des mots comme avant de la vie : sourd-nois ? plutôt sourd-rire ! Fragile, non dénué d’humour et d’espoir. Et si cette surdité était synonyme de renaissance ? A la fin, il cite Camus : « On devient fort (…) ».

 

Vos gueules les acouphènes ! Je n’entends plus la mer. Frédéric Deban. 234 pages : récit sans concession, brut ; conseils, adresses utiles. Editions Trédaniel. 18 euros.