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Publié par Isabelle Kévorkian

Hollywood : La cité des femmesUn ouvrage unique en son genre, à la gloire des femmes qui ont fait l’âge d’or du cinéma hollywoodien, entre 1930 et 1950. Un livre impossible à chroniquer : il s’agit d’une Bible. Un Who’s Who. 1200 pages, 1200 films visionnés, 4 kilos d’icônes et de rêve, de révélations inédites, d’un envers du décor pas toujours glamour, 4 ans de travail. Un ouvrage fouillé et équilibré, préfacé par Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier. Un ouvrage érudit et accessible, en 5 parties. Depuis l’Empire des Hommes jusqu'à la Cité des Femmes, à travers les étoiles de la MGM, les visages romantiques, les enfants stars, les actrices de caractère, les films noirs, les beautés glacées d’Hitchcock.

 

J’ignore tout à fait comment aborder cette somme de travail inouïe, quel angle adopter, comment raconter la cité des femmes sans paraphraser la passion de son auteur : Antoine Sire qui a tout plaqué pour se consacrer à ces beautés fatales et ces histoires insoupçonnées. Une option : ouvrir chaque jour au hasard et se laisser entraîner par le charme d’une actrice, dans le sillon de son histoire et de sa filmographie, visionner un film qui la définit. Une autre solution, celle que je vais adopter pour ce billet : prétendre que ce cinéma-là, qui honore les femmes et ce qu’elles ont apporté à cette industrie particulière et exigeante, ne pourrait pas exister sans les hommes. Et, pour ce qui me concerne, la plus romantique illustration de ce postulat (féministe) me renvoie au couple Ingrid Bergman et Roberto Rossellini. D’ailleurs, ma main a ouvert cette improbable Bible page 721 : Ingrid Bergman. Chapitre 14 « Deux rebelles à Hollywood » (Olivia de Havilland et Ingrid Bergman), qui clôt une troisième partie entamée avec « Autant en emporte Selznick » et Vivien Leigh.

Célébrons les actrices de tempérament, féminines et enflammées, culottées et insoumises ! L’auteur indique : « Ingrid Bergman, pour sa part, arriva à Hollywood avec le désir ardent de s’engager pour son art, tout en découvrant avec effarement que le racisme était très fort dans la société américaine. Une fois couverte de gloire, frustrée de n’être qu’un rouage de la machine hollywoodienne, elle partit pour l’Italie, patrie du néoréalisme qui avait révolutionné le cinéma d’après-guerre. En laissant mari et enfant pour vivre sa passion avec Robert Rossellini, elle se mit à dos une force bien plus puissante que l’industrie du cinéma : l’Amérique puritaine. Elle poursuit sa carrière en Europe et reçut finalement un deuxième Oscar, hommage penaud d’Hollywood à celle qui avait l’une de ses actrices les plus belles et les plus captivantes ».

 

Commençons donc par le milieu : Ingrid Bergman

 

Ingrid Bergman, indocile, a trouvé son alter-égo : Roberto Rossellini, qui marque un cinéma de rupture. Néoréaliste. C’est-à-dire, comme l’a souligné Georges Bataille : révéler quelque chose d’intime en une fraction de seconde qui, cependant, va faire exploser le récit, devenu un enjeu secondaire. La dictature du scénario est évacuée. A la manière de Flaubert, le spectateur se retrouve confronté à la « signifiance insignifiante », à un cinéma de sensations libres. Un cinéma touristique qui dérive. « Les choses sont là, pourquoi les manipuler » disait Rossellini. Il filme le réel tel qu’il surgit, l’errance. C’est minimaliste, ça démarre en Italie paradoxalement. « Voyage en Italie » : les acteurs visitent ce pays, comme les techniciens et les spectateurs, à égalité. « Un cinéma de voyant et non plus d’action » pour Gilles Deleuze, un cinéma de touristes aurait sans doute remarqué Stendhal. Les pensées des personnages sont en décalage avec ce qu’ils vivent, les liens « sensori-moteurs » apparaissent. A l’origine de ce choc esthétique et moral du cinéma, il y a Ingrid Bergman. Sa sensualité exacerbée, son regard qui épie et scrute. Le verbe n’a plus d’importance : la visibilité du monde l’emporte. C’en est presque ennuyeux, routinier, sans progression. Ingrid Bergman incarne ce cinéma moderne, qui vise à atteindre une vérité. « Stromboli » à cet égard, caractérise ce cinéma expérimental, qui figure le choc de deux cultures : italienne et hollywoodienne, européenne et américaine. Les éléments jouent un rôle à part entière, l’eau en particulier.

Ingrid Bergman conservera sa superbe, même décrédibilisée au cœur de la cité des femmes du cinéma classique américain. Robert Rossellini l’a révélée, leur rencontre constitue une forme d’exorcisme pour l’actrice à la beauté fracassante qui casse les codes, les principes, les effets. Un cinéma qui ne manipule plus les actrices.

 

Antonin Artaud a formulé l’idée en ces termes : « Le cinéma me semble surtout fait pour exprimer les choses de la pensée, l’intérieur de la conscience, et pas tellement par le jeu des images que par quelque chose de plus impondérable qui nous les restitue avec leur manière directe, sans interposition ». C’est peut-être bien cela en effet le cinéma : cet art particulier de faire converger récits et images.

 

Le film marquant d’Ingrid Bergman ?

 

Antoine Sire raconte Ingrid Bergman, et son « intensité émotionnelle rare ». Il n’omet rien, en un condensé habilement chapitré : « Trop heureuse » pour un personnage tragique ; Le long baiser des « Enchaînés » ; « J’étais née pour jouer les nonnes » ; La lettre à M. Rossellini ; la Fureur de Hedda Hopper et le retour en douceur vers Hollywood. Un parcours peu ordinaire, inclassable. L’auteur caractérise la femme et l’actrice à travers ses films et l’un d’entre eux, probablement la plus belle histoire d’amour du cinéma, demeure incontournable dans sa filmographie : « Casablanca » de Michael Curtiz (1942). Le film recevra trois oscars, aucun pour les acteurs. Il restera les pupilles incandescentes d’Ingrid Bergman, irrémédiablement accrochées aux nôtres.

Je terminerai de manière moins romanesque et, en cela j'entends faire écho aux événements survenus en marge du prix Goncourt 2016 : la révolte des correctrices et des correcteurs dans l’industrie littéraire. Quand je lis cette extraordinaire cité des femmes, je ne peux m’empêcher de songer à ce travail millimétré, de fourmi, qui consiste à corriger la grammaire, les articulations, la ponctuation, le phrasé, les conjugaisons, les enchaînements, réduire, couper, homogénéiser, cadrer, resserrer, harmoniser, disposer les photos, choisir le regard vibrant, la pose ensorcelante, quelles actrices, pourquoi elles, comment chapitrer, quand avoir la certitude que le propos est exhaustif rapport à l’idée de départ, à quel moment sait-on qu’un tel ouvrage rendra fier et heureux ceux qui y ont travaillé et ceux qui le liront. Je peux simplement avouer toute mon émotion quand j’ai découvert ce livre, comme si je pénétrais en cachette la cité des femmes, à Hollywood, avec un accès privilégié, beaucoup d’égards et de prévenance. Je le répète cet ouvrage n’est pas qualifiable : il s’adresse à nous les femmes téméraires, à vous les hommes courageux, aux créateurs, aux cinéphiles, aux amateurs de destins fous, à ceux qui recherchent le vertige.

 

Hollywood : La cité des femmesHollywood : la cité des femmes. Histoire des actrices de l’âge d’or d’Hollywood, 1930-1950. Editions Institut Lumière / Actes Sud. 59 euros.

 

Jusqu'au 8 novembre, le cinéma Mac Mahon à Paris, offre une carte blanche à Antoine Sire. Une autre manière de découvrir cette cité préservée et définitivement immortalisée. Chaque jour Antoine Sire fera découvrir un film dans son contexte, se référant à l’un ou l’autre des chapitres de son ouvrage, qu’il vous dédicacera. Avec plaisir.