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Publié par Isabelle Kévorkian

BarakeiJe vais commencer par une « anecdote ». L’Armée Secrète Arménienne de Libération de l’Arménie (ASALA) se forme au début des années 1970 dans un souci de reconquête et de réunification des territoires dont le peuple arménien a été dépossédé, et de reconnaissance du génocide. Quel est l’élément déclencheur de ce terrorisme politique ? Pour répondre, partons à Los Angeles.

Un vieil arménien, Gurgen Yanikiyan, marchand d’art, convoque un soir à dîner le consul général de Turquie et le vice-consul, au motif qu’il souhaite leur faire admirer un tableau qu’il songe à leur offrir. Une toile représentant le Sultan. Ce vieil arménien est un orphelin du génocide. Il accueille les diplomates dans sa belle demeure, s’empare de son révolver et les tue tous les deux, à bout portant. Il jette le tableau sur les cadavres. Emprisonné à perpétuité, il est libéré avant de mourir. Est-il possible de survivre quand on est orphelin de sa patrie et de son histoire ? Un acte prémédité et formidablement mis en scène, qui referme l’œuvre d’une vie.

 

Yukio Mishima

Cela peut sembler tordu ou inepte, pourtant à mon avis, la mort de Yukio Mishima peut être appréhendée par un prisme similaire. Il s’agit d’un acte de terrorisme politique : « La plus préparée de ses œuvres », selon l’écrivain et essayiste Marguerite Yourcenar qui lui a consacré un essai : « Mishima ou la vision du vide ». Le 25 novembre 1970, Mishima se donne la mort par éventration –le seppuku- à l’âge de quarante-cinq ans, après avoir pris en otage le général commandant en chef des forces d’autodéfense du japon, revendiquant un Japon ancestral dont il se sentait orphelin. Un Japon shintoïste qui prône la transfiguration, permettant peut-être à Mishima de réaliser l’un de ses souhaits : « La vie est brève mais je voudrais vivre toujours ». Il aurait anticipé au moins 6 ans auparavant sa mort, écrite dans sa tétralogie (« La mer de fertilité » : son testament ?), et mise en scène au cinéma. Une mort spectaculaire. Le geste final le plus symbolique, expliquant l’écrivain qu’il était, les obsessions et fantasmes qu’il nourrissait, ses paradoxes –entre Orient et Occident. Mishima se retire avant toute forme de déclin. Il n’aura pas le Nobel de littérature qui a été attribué à son mentor en 1968. Il est hanté par la défaite et la délitescence du Japon, sa conscience politique s’est aiguisée sur le tard, lui qui est parvenu à échapper à la conscription en 1945. Il est hanté par la déchéance de son corps auquel il n’a cessé de vouer un culte, notamment à travers le buto (danse) et le kendo (escrime au sabre pratiquée par les samouraïs). Il se retire en martyr, à l’image de Saint Sébastien, percé d’une flèche dans le ventre. Politique, romantique, poétique et romanesque.

 

Yukio Mishima et Eikoh Hosoe

En 1961, Mishima rencontre le photographe Eikoh Hosoe dont il dit : « Un jour, sans prévenir, Eikoh Hosoe apparut devant moi et me transporta corps et âme, vers un monde insolite ». Mishima passe commande au photographe « magicien » d’une série de 40 clichés pour lesquels il précise : « Je suis votre modèle. Photographiez-moi à votre gré, Monsieur Hosoe ». L’album « Ordalie par les roses » sera récompensé par le prix de la société de la critique photographique en 1963. De cette série, 20 photographies sont aujourd’hui exposées à la galerie Eric Mouchet, collectionneur d’art contemporain, expert en arts graphiques et spécialiste de Le Corbusier : « Je dirais que mon artiste idéal (…) est un artiste qui a un propos politique ou sociologique, portant sur des préoccupations de son époque ».

 

Barakei

« Le mot Barakei me fit immédiatement grande impression. Chacun des caractères chinois (ou Kanji) de ce mot était superbe à voir et à entendre outre que ce titre exprimait pleinement le contenu. Bara signifie rose et Kei veut dire punition. La traduction littérale serait -Ordalie par les Roses », expliquera Eikoh Hosoe qui intitulera finalement cette commande « Killed by Roses ». Il y est question du supplice de la rose, du mythe de Saint Sébastien, de la célébration d’Eros, de la fascination de la mort, de la beauté et de la perfection, avant la dégradation de la chair. Le photographe utilise une technique particulière : le platine palladium qui offre un rapport au temps différent d’un tirage argentique immédiat. Une technique rare, qui révèle davantage et porte une attention particulière aux particules, aux regards, au grain de peau. Un même souci du détail et d’une extrême réalité habitait l’écriture de Mishima, jusqu’à son geste fatal. Hosoe utilise du papier à dessin qu’il recouvre d’un sel de platine. Chaque photo est tirée en trois épreuves, à raison d’une demi-journée par tirage. Chaque exemplaire est différent. Ce qui caractérise cette technique se retrouve dans les contrastes et la qualité du noir, ténébreux, définitif. L’exposition n’a pas été agencée selon un ordre chronologique ou thématique, c’est avant tout une histoire de rencontre qui y est décrite. Pour autant, les poses figurent et subliment Mishima dans son quotidien et lors de moments éloquents : la pendule qui rit et le témoin passif, profanations diverses ou le châtiment de la rose. Il y est question d’un rapport respectueux pour le Japon et les origines.

 

« Et la lumière qui brille au-dessus de la voûte céleste, soutien de toute création, Soutien de l’univers, au plus haut des suprêmes royaumes, elle n’est autre que la lumière qui réside dans le corps de l’homme. Son authentique manifestation, c’est la chaleur que l’on ressent au toucher de la chair. » Upanisads

 

Eikoh Hosoe : Barakei, portrait de Yukio Mishima. Jusqu’au 22 décembre 2016, galerie Eric Mouchet 

 

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