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Publié par Isabelle Kévorkian

Une fille et un flingue : Ollivier Pourriol

Une fille et un flingue, c’est l’histoire : d’une fille et d’un flingue. Les cinéphiles reconnaîtront les références et pactes diaboliques qui s’imposent. A la manière d’Ollivier Pourriol, la fille, c’est Catherine Deneuve et le flingue, c’est un flingue. Disons un 7.65, peut-être plus lourd, plus impressionnant : « Le flingue, c’est juste une référence ». C’est pas aussi simple, en vérité. Une fille et un flingue : c’est l’histoire du braquage d’un joaillier au 7ème étage de l’hôtel Martinez pendant le festival de Cannes. Lequel hôtel est désormais tranquille en l’absence des équipes de Canal+ : « Le cinéma, pour Bolloré, c’est fini. A Cannes, il a fait comme César : il est venu, il a vu, il a revendu. Veni, vidi, Vivendi. (…) Le mec, il vire local, mais il pense global. Le cinéma en salles, terminé. Il va tout miser sur l’offre mobile »». Une fille et un flingue, c’est davantage encore : l’histoire d’un braquage filmé sur téléphone-mobile, prêt à être diffusé sur la plateforme MolotovTV. Bang Bang. Le braquage est filmé par la fille, Catherine Deneuve en personne. Elle y parvient tant bien que mal, interrompue dans sa progression par Fanny (Ardant), Pierre ou Jean (Lescure : elle confond toujours, Catherine Deneuve), elle pose le flingue sur le comptoir et repart avec la parure. Une fille et un flingue, c’est encore autre chose : un film sans scénario de Jean-Luc Godard, à la manière de François Truffaut, en référence à Takeshi Kitano, filmé par les frères Kouletchov, tous frais émoulus, école du cinéma Luc Besson, sur une idée et avec la complicité de Gérard Depardieu. Vincent Cassel tient même un rôle secondaire : le chauffeur de la limousine dans laquelle disparaît Catherine Deneuve après son hold-up sans bavure. Grandiose.

Qui dit braquage, dit butin (vingt-cinq-millions d’euros de bijoux) et qui dit butin dit flics. La BRB (Brigade de répression du banditisme), le SIRASCO (gangs criminels pour faire simple, les sigles, ça embrouille), la PJ (Police judiciaire). Bref : pas le commissariat de quartier. Qui dit flics, dit avocats et qui dit avocats dit auditions. Le barreau d’Olivier Khatchikian. Ça tombe bien : les Arméniens sont pas mauvais dans ces affaires complexes. Dominique Besnehard est entendu, Catherine Deneuve bien sûr, Gérard Depardieu, Jean-Luc Godard, les frères Aliocha et Dimitri Kouletchov, voyous attachants (quoique, c'est pas trop l'avis de la police), Luc Besson.

Catherine Deneuve est irrésistible, fringante, indémodable, irréprochable, droite, vive et sa voix, sa voix … : « Je ne suis pas quelqu’un de raisonnable », son côté punk et fantaisiste sont admirablement mis en scène. Besnehard, savoureux, avec son cheveu sur la langue : « Vous savez ce qu’on dit à Hollywood ? Pour faire du cinéma, il faut de l’argent ou des idées. Quand on n’a pas d’idées, on fait des films d’argent. Quand on n’a pas d’argent, on fait des films français », en particulier sur le scénario improbable de ce film : « Les scénarios ? (…) Je les donne à ma femme de ménage et ma ménagère de moins de cinquante ans. Même si elle commence à vieillir. (…) Je pense qu’elle passe plus de temps à lire qu’à récurer désormais. Ça ne me dérange pas, j’aime bien faire le ménage, si je peux rendre service ». Les frères Kouletchov ne se démontent pas : « Dire la vérité, c’est rééquilibrer le monde », rapport à Godard, au mobile-cinéma, à « La Lettre écarlate » (ou volée, c’est kif-kif). Parmi les répliques cinglantes.

En off

Une fille et un flingue : c’est les coulisses du cinéma. Comme un train dans la nuit. Une non-soirée. Le néant. C’est des bonbons dans la nuit. C'est du placement de produits et de marques de luxe. C’est chez Albane, chez Arte, sur la Terrasse du Marriott. C’est à la Cinémathèque, dans les Cahiers du cinéma, au cinéma du Panthéon, au salon de thé du cinéma du Panthéon. C’est chez Madeleine ou chez Diego. D’ailleurs cette soirée, chez Diego : que je vous en parle. Diego il doit des droits d’auteur à l’écrivain (ça date) qui est invité et qui ose lui réclamer, comme un cheveu sur la soupe.

« Quelques instants plus tard il revient avec une énorme mallette en cuir noire, plutôt une valise, qu’il pose sur ses genoux en s’asseyant sur l’immense canapé blanc. Il est mort de rire, et s’adresse à l’écrivain comme s’il ne s’était rien passé :

Tu sais qui m’a offert cette mallette ? C’est Dodi.

–Dodi ?

–Dodi.

Al Fayed probablement. Il l’ouvre. Des liasses de billets. »

Voilà : ça c’est réglé, c’était pénible. Diego n’a rien à dîner dans son hôtel particulier en marbre, rue de Presbourg, pas même un sachet de cacahuètes. Il invite tout le monde au restaurant en bas de chez lui et commande deux bouteilles de Petrus et une de Cheval blanc, en plus des six autres qu’il avait débouchées : un Petrus, un Cheval Blanc, un Haut-Brion, un Château Latour, un Mouton Rotschild et un Château Margaux.

C’est ça les coulisses du cinéma : la démesure. Avant la mesure : « Le meilleur moment, au cinéma, c’est juste avant que ça commence. Vous savez, ce moment, dans le noir. On aimerait rester là, sans rien dire. On y est si bien. Tout est encore possible. »

Cette histoire est absurde et astucieuse, vive et minutée, pleine d’élan et de rebondissements, grandiloquente et poétique, rocambolesque et romanesque. Elle est surtout extrêmement drôle ! Quel plaisir de rire aux éclats au cinéma, ça faisait longtemps que je n'avais pas autant ri !

Bien sûr Ollivier Pourriol écorne et dénonce ici et là, distille les amitiés et inimitiés, et se raccroche à son panthéon. Truffaut, Godard, Duras, Besson, Fellini, Tarkosvski. Il situe au Martinez, à Cannes, mais pas que. Il y a aussi un morceau de ciel et la mer qui ne ment pas. Blaise Cendrars et Charles Baudelaire coincés entre Maurice et Sylvie Pialat ou Jean-Pierre Mocky.

Une fille et un flingue ? C’est une réflexion acerbe et critique sur le cinéma et l’exception culturelle française, les financements opaques. En vérité, une fille et un flingue ne se qualifie pas : un ovni. Scénario, récit, roman, étude, essai, manifeste, pamphlet, film, mobile-story. En revanche, une fille et un flingue, ce sont les rôles les plus remarquables récemment écrits pour Gérard Depardieu et Catherine Deneuve, le film le plus abouti du dernier cinéaste de la Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard, et Dominique Besnehard dans son meilleur rôle : agent. Une fille et un flingue, c’est une certaine idée de la relève du cinéma français, avec panache.

Une fille et un flingue, Ollivier Pourriol. Editions Stock. 19 euros, 287 pages générique de fin intégral compris.

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