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Publié par Isabelle Kévorkian

Un si long chemin jusqu'à moi
Un si long chemin jusqu'à moi

Troisième édition pour ce prix qui met à l’honneur des talents romanesques émergents. Une année qui marque, déjà, un tournant. La Matmut prend des risques et visiblement leur audace fonctionne. Presque tout a changé : le décor, les éditions partenaires. Seuls demeurent le jury, solidaire, et son président, un Philippe Labro plus sémillant que jamais. Catherine Ceylac était de la partie, lors de la soirée de dévoilement du lauréat 2016 : augure d’une couverture médiatique plus élancée ?

Le décor : écrin élégant, avec jardin d’hiver, murs rouges chaleureux, feutré. Lieu propice aux échanges et aux rencontres, aux yeux qui brillent et aux mots qui pétillent, aux groupes alanguis sur les canapés vieillis, coupe de champagne en main. Un club. Ça sent le cigare. Cliché ? Oui, et non. Le XXII. Rue d’Aumale. Réputé pour les soirées musicales à dominante jazz. D’ailleurs la Matmut a dévoilé une nouvelle intention : créer un prix pour les musiciens de jazz. Car le jazz et les mots offrent l’assurance d’un parfait accord. La Matmut n’est jamais là où on l’attend, à surveiller. Les éditions : Denoël qui s’engagent aux côtés d’une nouvelle littérature, contemporaine, bien dans son temps, et de noms encore confidentiels, à surveiller.

Après « Racines Mêlées » de Laure Gerbaud et « L’Abeille Noire » du tandem Thierry Conq et Ronan Robert (éditions Carpentier), romans d’aventures intrépides et d’amours chevaleresques torrides ; cette année le choix est plus sociétal. Ça casse le rythme du voyage parcouru en Afrique, à Saint Domingue, dans les ports de Toulon ou de Brest.

2016 : retour à Paris, France. Brutal. Le chaos. La naissance de l’histoire coïncide avec l’éruption du volcan islandais Eyjafojöl, et se déroule en une spirale infernale, comme de la lave brûlante jusqu'aux cendres et aux ruines. Arielle ne partira pas à Tokyo où elle projetait de trouver la sérénité après la mort de son jumeau Daniel. Jack ne partira pas à Londres, retrouver sa famille. Quant à Mathieu, l’époux d’Arielle, il se révèle passablement agacé par les tournures que prennent les événements dans ce maudit aéroport, lui cet émérite obstétricien qui va finir par rater son prochain accouchement.

Fabienne Périneau, la lauréate, comédienne, dramaturge, auteur de théâtre notamment pour le Paris des Femmes, raconte l’histoire simple d’un couple bien sous tous rapports. En apparence. Au milieu de leur confort, il est question de maltraitance, d’instrumentalisation. Une épouse affadie, vieillie avant l’heure, accablée par le décès de son frère, confrontée à un pervers narcissique. L’époux va dévoiler sa personnalité page à page, sournois et insupportable. L’écriture est resserrée, on ne s’y attend pas, on ne voit rien venir, pas plus qu’Arielle. Saura-t-elle trouver les ressources nécessaires jusqu’à son affranchissement, saura-t-elle conquérir sa liberté ? Qui est ce mystérieux Jack, et quel rôle vient-il jouer ?

Lors de la cérémonie, Philippe Labro a précisé que si Fabienne Périnéau n’avait pas fait l’unanimité du jury, ce roman s’était néanmoins imposé, parmi les 1500 manuscrits reçus, rappelant au passage que « tout français a un écrivain qui sommeille en lui ». Comme Fabienne Périneau. L’idée lui est venue en ramenant une amie chez elle, un jour. Ce jour-là. En abandonnant cette amie à son appartement cossu, elle s’aperçoit qu’elle a oublié son portable et remonte sonner chez son amie. Derrière la porte, elle entend le pire. Les insultes et les coups. Cliché ? Oui, et non. Ce livre fait écho à la terrible et navrante actualité : l’affaire Jacqueline Sauvage, et à bien d’autres encore, ignorées parce que ça effraie. Tabou. Personne n’oublie Marie Trintignant. Personne n’oublie qu’aujourd’hui en France, une femme meurt tous les trois jours pour violences conjugales et un homme tous les quinze jours.

Fabienne Périneau a néanmoins choisi l’espoir. Elle a décidé de permettre à son héroïne, Arielle, d’éclore, lui offrir de renaître. Une seconde chance. Arielle saura-t-telle s’en saisir, trouver le courage, devenir ce coquelicot rouge flamboyant, tourné vers la vie et épanoui ? C’est tout l’enjeu de ce premier roman. Philippe Labro a évoqué une écriture Durassienne. C’est court, ça choque, ça claque, ça grince. Une économie de mots pour une situation insoutenable, qui enserre. L’indicible se traduit mieux en dialogues. Je cite :

« - Et sinon, qu’est-ce que tu vas faire, pendant ces trois jours ? Puisque je ne serai pas là…

- Rien de spécial… Je vais voir Michèle.

- Encore ? (…) Tu sais qui sont les personnes sur lesquelles tu peux vraiment compter ?

- Oui.

- Alors, qui ? Dis-moi puisque tu sais.

- Toi.

- Oui, moi. Exactement. »

L’engrenage qui aveugle.

Ce soir de dévoilement, Fabienne Périneau est vêtue de rouge-coquelicot, elle rayonne. Son personnage, Arielle, frôle le précipice : cette couleur, le rouge-coquelicot, lui sauvera-t-elle la vie ? lui permettra-t-il de briller à son tour, par-delà son auteur ? Un thriller psychologique, qui mériterait une adaptation théâtrale. Les dialogues existent déjà.

« Un si long chemin jusqu’à moi », Fabienne Périneau. Editions Denoël, 18,90 euros, 221 pages. Prix du premier roman Matmut 2016.

Fabienne Périnéau, lauréate du Prix Matmut du 1er roman 2016

Fabienne Périnéau, lauréate du Prix Matmut du 1er roman 2016