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Publié par Isabelle Kévorkian

Kollektsia !
Kollektsia !

Le Centre Pompidou vient d’inaugurer une exposition unique et admirable, dédiée à l’art contemporain en URSS et en Russie, de 1950 à 2000. Grâce au soutien de 40 donateurs et de la fondation Vladimir Potanin : « Renforcer la collection russe du Centre Pompidou est un acte symbolique qui a pour but d’encourager l’intégration de l’art russe dans la culture vivante », cette plongée exceptionnelle et inédite dans l’art moderne russe rend hommage à des artistes exilés en France, dès la première moitié du XXe siècle. L’ensemble n’est pas exhaustif même s’il réunit plus de 250 œuvres d’une collection qui signe l’émancipation morale, artistique et culturelle, intellectuelle, d’artistes marginalisés, sur fond de relations diplomatiques entre la France et la Russie. La plupart des artistes ou collectifs exposés sont issus de la Révolution Russe et les accrochages seront renouvelés régulièrement pour mettre en lumière diverses figures iconiques. Comme Dmitri Prigov, qui inaugure Kollektsia. Artiste protéiforme : vidéos, dessins, performances, installations, sculptures, il s’exprime avec le médium journal en particulier. Il réussit à transmettre une dimension orale dans ses œuvres notamment par le biais de ses « Vérsogrammes ». Poète d’avant-garde, visuel et sonore, il sera interné en hôpital psychiatrique en 1984 pour avoir déclamé de la poésie dans la rue. Préoccupé par les questions d’ordre métaphysique et moral, l’artiste va nourrir le « conceptualisme romantique moscovite », sur une scène limitée au dialogue entre les Etats-Unis et les autres pays occidentaux. Jusqu’en 1987, il dénoncera le dogme socialiste visant à bannir l’artiste qui s’en éloigne.

Art non-conformiste

Né dans les années 1950, l’art non-conformiste est emblématique de l’ère Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev et de la fin du Stalinisme. Une idéologie uniforme socialiste règne et les artistes qui émergent vont se positionner en rupture au « formalisme », terme qui reflète la bourgeoisie et la décadence en URSS. Ils se réfèrent aux artistes visionnaires et avant-gardistes des années 1920, qui créent dans des caves et deviennent des sources d’inspiration en Occident. Inspirés par les expositions internationales, ils s’inscrivent dans une politique de « dégel » artistique permise par Khrouchtchev. Chacun développe un langage singulier, en marge de l’espace public : les expositions en appartement prennent une place significative. Trois salles exposeront cependant des artistes de ce courant en 1962, que Nikita Khrouchtchev fera aussitôt fermer. Le courant non-conformiste prend la parole dans le domaine privé, à l’instar de Yuri Zlotnikov qui s’appuie sur les découvertes de la science, notamment la cybernétique. Il renoue avec l’abstraction et les courants picturaux abstraits en référence au néoplasticisme. Steinberg est une figure remarquable de ce courant « suiveur » ou « post-suprématisme », dont le parti-pris correspond à un choix politique. Ils montrent de l’intérêt pour le religieux, le temps qui passe, les memento mori et la mort. Ils s’appuient sur les symboles, le langage, les signes mystiques omniprésents. Une salle est consacrée à Vladimir Yankilevsky, « l’artiste qui a parlé à Khrouchtchev », dont l’influence surréaliste est indéniable. Son expression plastique se préoccupe du néolithique, de la civilisation aztèque et interroge sur la place de l’humain dans l’univers à travers des diagrammes. Il questionne l’antagonisme homme - femme représentant la femme de face et l’homme de profil. Emmené par Francisco Infante-Arana, le groupe « Le Mouvement » invente la cinétique (un mobile extraordinaire d’Infante-Arana) et développe le Land-art (artefact) : l’art de disposer dans la nature des objets éphémères. Ils les photographient jusqu’au moment d’interaction et de fusion naturelle. Cette forme d’expression artistique se veut légère, ne modifiant en rien l’environnement. De nouveaux artistes se joignent à ce courant non-conformiste, pour dénoncer la doctrine du réalisme socialiste. Un courant dirigé par Igor Shelkovski, le fondateur de la première revue artistique professionnelle A-IA, qui sera menacée par le KGB. L’artiste Ilya Kabakov fait l’objet d’une séquence particulière grâce une vidéo inédite offerte par l’un des donateurs. L’une de ses toiles fait écho au mur dédié aux tableaux parodiques d’Ivan Chuikov « Gloire au Parti Communiste en URSS ». Vladimir Yakovlev, autre artiste emblématique, se rapproche de la figuration. Interné pour parasitisme, il ne produira une œuvre obsessionnelle sur des thèmes animaliers et floraux, selon un mode primitivisme.

Approche conceptualiste moscovite et Sots art

Variante du Pop’art américain, le principe de surproduction est repris et transposé à l’idéologie soviétique de propagande. Sots signifie réalisme soviétique, art s’interprète en référence au Pop’art. Les figures de proue de ce courant sont le binôme Komar et Melamid, qui détournent cette symbolique prégnante. Ils inventent un état fictif pour lequel ils créent un code civil, des lois, des passeports, ils déforment les slogans nationaux. L’artiste Boris Orlov, fixe son travail autour de la surabondance de médailles et ornements liés au suprématisme de Khrouchtchev. Ses sculptures critiquent ouvertement les décorations militaires de cet état gérontocratique. Cette salle expose aussi Grisha Bruskin, dont les figurines stigmatisent les typologies de la population d’union soviétique. Il produit une sorte d’inventaire humain soviétique s’adressant aux générations futures. Le Groupe « Bulldozer », conduit par Mikhail Roshal-Fedorov, sera évacué de la nature à coups de lances à eau, où il s’installe pour s’exprimer. Cette école conceptualise voit apparaître Andreï Monastyrsky, inspiré par la philosophie zen orientale et par John Cage. Il va lancer le groupe « Action Collective » : 124 initiatives d’expressions artistiques seront menées en dehors de la ville pour mieux échapper à la censure. Leur ambition est de réfléchir à la place de l’individu dans l’espace, dans un monde saturé de publicités et de symboles. Ils défient les spectateurs de les retrouver, qu’ils invitent par courrier postal. Dans ces lettres-invitations, ils donnent des rendez-vous dans des champs ou des bois, selon une poétique lente et déconnectée. Le tandem Gerlovina et Gerlovin interrogent aussi sur la vie dans l’espace publique, à travers des jeux de photos-miroirs et de petits objets-aphorismes. Ils raisonnent par l’absurde. A l’image de l’artiste Yuri Albert, ce courant entend réinventer le monde de l’art -puisqu’ils en sont privés, avec fantaisie. Ils se critiquent les uns les autres, ils se mettent en scène, ils exposent des œuvres iconoclastes comme ce Kama Sutra en allumettes, orné d’un rideau, créé par Vadim Zakharov. Leur démarche vise aussi à tisser des liens avec l’Occident. Ce groupe émerge en écho au travail de Joseph Beuys « Plight » : son piano étouffé et cerné par une succession de rouleaux-tentures de feutres qui rend claustrophobe et qui renvoie à l’enfance brimée (sur le piano fermé, un tableau noir et un thermomètre). Tous, à leur manière, démythifient l’environnement idéologique de la société soviétique.

Plus subversif, le groupe qui invente « le disque d’or » pour condamner l’absence de liberté musicale. Ils reprennent des standards pop dont ils dévoient les paroles. Ils affichent la liste des noms de musiciens interdits, parmi lesquels ACDC, entre autres. Leurs paroles sont satyriques. Ils inaugurent des actions fantasques : enterrer vivant l’un de leurs amis et demander à un public de le déterrer, vanter les mérites de la punition en invitant quiconque à être puni. Ils donnent des rendez-vous obscurs et envoient leurs invitations sibyllines par courrier postal. Dans cette même veine, Mukhomor dénonce la bureaucratie. Le groupe sera dissous en 1982 par le KGB et chacun des membres sera fait prisonnier et interné dans des camps de travail.

Le collectif Perestroïka enquête, de son côté, sur le mode de vie des artistes, par l’image et le langage. Ils se feront remarquer en particulier en imprimant le premier discours de Mikhaïl Gorbatchev sur le medium chemise. Sergei Anufriev, Andreï Filippov, Yuri Lederman : parmi les noms qui se font connaître. Les artistes de squats et de la rue proposent des œuvres picturales plus proches des formats standard de l’art contemporain. L’effervescence picturale et l’organisation visuelle se rapprochent des codes du marché de l’art international. Parallèlement un groupe Ukrainien : « Pertsy » (Les Piments) créé des installations à partir de données statistiques détournées. Leurs œuvres conceptuelles empruntent des ustensiles du langage quotidien ou des rapports gouvernementaux. Ils sont connus pour leurs scènes absurdes peintes sur des mouchoirs de prisonniers détenus. D’autres installations plus oniriques fait revivre le folklore russe et les personnages de fables. Le collectif AES+F affiche 14 portraits de jeunes filles a priori semblables : 7 d’entre elles sont des meurtrières. Saurez-vous les identifier ?

Le groupe underground Leningrad

Ce dernier collectif marque la fin de l’exposition mais aussi d’un courant d’art contemporain russe débridé, qui pourrait faire écho à la Beat Generation. Avant de les découvrir, l’artiste Yuri Avvakumov exprime sa rébellion à travers une architecture de papier qui prône l’utopie. Valéry Koshlyakov raconte des scènes de la mort, Alexandre Ponomarev des « Tatouages de sous-marin ». Le groupe Leningrad dirigé par Timur Novikov se rapproche de l’expressionnisme américain et d’une culture souterraine vintage. Parmi les pièces typiques « Un cerf en hiver » sur soie rose hyper-kitsch, une scène d’hôpital psychiatrique de Oleg Kotelnikov ou la « Fille au chat » de Sergei Bugaev-Afrika aux couleurs outrancières. C’est un groupe nécro-réaliste qui emporte le mot de la fin avec une vidéo de 1985 qui traduit la déliquescence de la société soviétique, emportée par les zombies, dirigé par Sergueï Serp.

Une exposition qui fait réfléchir sur la dictature, la liberté -toutes formes d’expressions, et à l’art qui donne le pouvoir de résister, témoigner, s’engager.

Kollektsia ! Au Centre Pompidou jusqu’au 27 mars 2017

Artistes #Kollekstia ! @centrepompidou
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