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Publié par Isabelle Kévorkian

Une ville en mai, Patrick Raynal
Une ville en mai, Patrick Raynal

Mai 1968. Nice. Impossible de ne pas opérer de parallèle avec mai 2016, Paris. Les jeunes se soulèvent. Crise morale, sociale, sociétale, défiance. Si le contexte est réel, les faits relèvent de la fiction.

L’histoire

Frédéric s’est retiré en Afrique il y a dix ans, il a fui ses responsabilités. Il n’était pas un père à la hauteur et avec Domi, son épouse, la tension était parvenue à son comble. Aujourd’hui pourtant, le revoilà, en pleine tempête. Domi, qui a refait sa vie avec Jérôme (« Il ne me fallut qu’un seul coup d’œil pour détester le nouveau compagnon de ma femme, qui circonstance aggravante, était devenu du même coup le beau-père de ma fille »), est inquiète. Elle a demandé à son ex-époux de revenir en France : leur fille Sophie est introuvable depuis trois mois. Frédéric débarque sur la Côte d’Azur entre une jeunesse révoltée fiévreuse, et « le nombre de vieux qui claquaient leur retraite au soleil de la Promenade », et qui ne semblaient pas concernés par la « faune probablement paranoïaque et enragée ». Dépaysé de prime abord, il retrouve ses repères. Qu’importe en vérité : Frédéric est venu pour retrouver sa fille. Il va mener sa propre enquête, aidé d’un commissaire, autrefois son ami. Pancrazi, ancien RG, va lui annoncer que sa fille militait au sein de l’Union de la jeunesse marxiste-léniniste, aux côtés d’activistes. Il va apprendre qu’elle menait aussi une vie dissolue, sans tabou, au cœur d’une poignée de jeunes incendiaires. Selon Domi : « Ils veulent juste baiser librement ». Pas rassurant, la stupeur gagne.

Frédéric va retrouver Thomas, le petit ami de Sophie, puis sa colocataire, et tomber de Charybde et Scylla à mesure qu’il va progresser. Coup de théâtre, un professeur de la faculté de lettres, sympathisant d’extrême droite, est retrouvé mort, et son lien ambigu et malsain avec Sophie va vite se faire jour.

Le traitement

Un bon polar, ça va vite, c’est rempli d’effroi, de répliques cinglantes et sanglantes, dignes d’un Audiard (père), même si quelques métaphores tombent à plat et certains clichés persistent « la Promenade des Sanglés, comme on disait quand on était mômes en voyant défiler ces encravatés et entweedés de frais ». Les descriptions sont cependant efficaces, la psychologie des personnages fouillée, les noms savamment choisis : Casanova dit « Casa », Figasso, Corniglion, Caviargini : ça sent la méditerranée à chaque page. Coup de bluffs, cambriolages, crânes défoncés, altercations, gueulantes, poings fermés levés, dialogues percutants, trahisons, c’est sanguin et rythmé. Rien de superflu, une intrigue resserrée, sombre, à l’américaine. WTF ! Pas le temps de respirer.

Ce mois de mai-là, à Nice, n’est pas joli-joli, nous entraînant jusqu’aux sous-sols de la morgue, suspendus aux révélations les plus effroyables et inattendues, jusqu’à la dernière ligne. Patrick Raynal maîtrise son affaire, c’est rouge pour ce roman noir, dans les règles de l’art.

Frédéric est odieux. Détestable à souhaits, et l’on hésite avant de lui accorder une quelconque forme d’empathie. Ses leçons et sa suffisance, son mépris et son vocabulaire viril, font de lui un sale con, pénible à supporter. Pourtant, derrière ce masque qu’il a ramené d’Afrique, il est juste question d’un père, avec ses qualités et ses défauts, ses manquements, son égoïsme et ses attentions maladroites, qui va devoir s’accommoder du purgatoire encore un bon paquet de temps. Coupable d’avoir abandonné sa fille et sa femme, coupable d’être veule, coupable de n’avoir rien pu empêcher, coupable de se taire, coupable de s'être tu, et chaque révélation le crucifie davantage. Un beau rôle. Le genre d’histoires hypnotiques et de personnages racoleurs que l’on aimerait voir incarnés sur grand écran. J’aurais bien vu Deweare et Huppert. Huppert et Bohringer, c’est possible.

« Une ville en mai », Patrick Raynal. Editions de l’Archipel, 261 pages, 18 euros.