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Publié par Isabelle Kévorkian

Parler des camps au XXIè siècle
Parler des camps au XXIè siècle

« Parler des camps au XXIe siècle, les étapes de la migration » Un propos d’Alain Rey, et des photographies de Guillaume Lavit d’Hautefort, aux éditions Guy Trédaniel

Parler des camps aujourd’hui, cela peut paraître complaisant, déplacé, indécent, provocateur surtout lorsqu’il s’agit d’un ouvrage qui mêle érudition et iconographie impeccable. Quel lectorat pour cette analyse ponctuée d’images vivantes, s’interroge-t-on. Or, ce livre se révèle nécessaire. Un ouvrage vertueux qui remonte à l’origine des camps, pour comprendre et expliquer une situation mondiale alarmante, face à laquelle les solutions peinent à s’imposer et une politique internationale à se coordonner. Une rencontre avec les co-auteurs, Alain Rey et Guillaume Lavit d’Hautefort suffit à s’en convaincre.

Guillaume Lavit d’Hautefort a passé huit années de sa vie dans les camps, en Lybie, en Tunisie, au Tchad, en Bosnie. Ses photographies avaient déjà fait l’objet d’une exposition à Erévan en 2012 : « Borderline », sur les frontières et la vie dans les camps. Initiative commandée par l’Ambassade de France et le centre d’art contemporain d’Erevan, dont le catalogue était préfacé par Alain Rey. Pour cet ouvrage, les deux hommes se sont retrouvés, ont réfléchi un an au propos. Comment parler des camps aujourd’hui : un sujet tabou. Le fil conducteur qu’ils ont construit traverse les zones géographiques qui abritent des camps. Sans concession. Ils s’attachent moins aux causes qu’aux faits, et les photographies viennent souligner un propos qui redonne du sens.

Les camps

Qu’est-ce qu’un camp ? Alain Rey indique que « l’origine de ce mot est inconnue ou presque ». Néanmoins « On constate, à travers l’histoire du mot, du contexte militaire initial à tous les autres, que le concept de -rétention collective- a pris de plus en plus d’importance (…) Un concept généralisé et mondialisé ». Deux causes sont avancées pour expliquer le phénomène : les événements naturels et les massacres.

C’est par le filtre du regard des enfants que la prise de parole iconographique éclaire cette situation. Au Liban, au Tchad, en France. Des dessins colorés, lumineux et insouciants, réalisés par des orphelins recueillis et soignés notamment par le HCR et l’ONU. Guillaume Lavit d’Hautefort a conservé une mémoire intacte de sa présence dans les camps : « des instants effervescents, beaucoup de bruit, des sons diffus, une gentillesse non dévoyée ». En réalité, ces camps sont devenus des lieux d’habitation, quand au départ ils ne constituent que des points d’étapes, transitoires, dans un contexte de déplacement.

La « mise en camp »

Après une première partie consacrée aux lieux, Alain Rey se consacre aux personnes, distinguant les migrants des réfugiés, les exilés des déportés, les demandeurs d’asile des travailleurs étrangers, les apatrides des sans-papiers ou des clandestins, les retournés, les déguerpis, rappelant les déviances courantes et communes quant à l’emploi de ces mots. Il termine par ce processus de la « mise en camp », l’organisation en termes d’éducation, de santé et d’hygiène, jusqu’à la vie et la mort en camp. « En 2015, un haut responsable du HCR estimait à 17 millions, dont 40% dans les camps officiels et reconnus, le nombre de réfugiés (au sens administratif) dans le monde. Il faudrait y ajouter les déplacés, les fuyards, les migrants individuels ou rassemblés, en campements parfois, en incessante augmentation » ; « Lieu du malheur et de l’espoir, le camp du XXIe siècle et sa population en attente sont un signe désastreux, mais aussi une leçon de résilience, peut-être de révolte, pour le reste de l’humanité ».

Guillaume Lavit d’Hautefort a souhaité proposer « une approche distanciée et respectueuse des camps, soucieuse des personnes photographiées », apportant un « éclairage humaniste », éloigné de tout traitement sulfureux. Quand à Alain Rey, il a choisi de restituer « une vérité humaine globale en évitant le spectaculaire » par une sémantique approfondie, pour « rendre possible une vie collective à des populations en errance ».

Ce livre n’est pas facile d’accès. Il permet cependant de comprendre, pour agir. Il n’apporte aucune solution, ce n’est pas son rôle. Il dénonce, et il prouve. Un sentiment d’amertume toutefois : pas une ligne consacrée aux exilés arméniens, à leur exode, au camp d’Oddo, à Near Esat Relief. Pas faute de faire référence à Victor Hugo pourtant.

« Parler des camps au XXIe siècle, les étapes de la migration », par Alain Rey. Photographies de Guillaume Lavit d’Hautefort. 284 pages illustrées, 22,90 euros. Editions Guy Trédaniel.

Tchad : partie de basket dans un camp

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