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Publié par Isabelle Kévorkian

Valérie Toranian et Charles Aznavour
Valérie Toranian et Charles Aznavour

Il est des jours, comme celui-ci, jeudi 2 juin 2016, où l'on éprouve à la fois de la colère et une joie très étrange, qui nous concerne et pas tant que ça, lointaine et vaporeuse. Comme si on suivait un "mouvement", par communautarisme. Je dis "On", mais Isabelle Adjani, ELLE (prénom éloquent ... universel) avant moi, l'a formulé dans un film : "On est un con". Car c'est de moi qu'il s'agit. « JE » donc, et pas « On ».

Ce même double-sentiment m'avait étreint déjà, lorsque j'avais écrit mon billet de blog sur "L'étrangère" de Valérie Toranian. L’impression d'écrire quelque chose de sincère et en même temps de dévoyer ma pensée et mon propos.

Aujourd'hui, l'Allemagne devient le 27ème pays à reconnaître le génocide des Arméniens. En 2015, année du « centenaire », le pape se prononçait (entre autres), cette année c’est le Bundestag. L'Allemagne ne reconnaît pas seulement le premier génocide du XXe siècle, mais aussi sa responsabilité dans ce crime contre l'humanité. Une journée particulière pour le peuple arménien, en Arménie et en diaspora. Une journée qui oscille entre transe euphorique et amertume. Après 101 ans (bien plus, en vérité) de silence et de déni. De solitude, pour paraphraser Charles Aznavour.

J'ignore le cheminement de ma pensée en ce jour peu ordinaire, alors que cette actualité ne fait même pas partie des hashtags commentés sur twitter, comme s’il s’agissait toujours d’une anecdote. Détail de l’Histoire ? Est-il encore préférable d’accommoder ? La misère demeure-t-elle définitivement plus belle au soleil ?

Ah oui, voilà… Je n’ai pas aimé le premier roman de Valérie Toranian qui brosse le portrait « universel » (un terme si complaisant) d’une grand-mère arménienne presque flamboyante. Or la mienne était tout simplement acariâtre, parlant turc, méprisant ma mère et son fils qui avait épousé une française trompant ainsi ses origines, et ses petits-enfants nés d’une union qu’elle désavouait. Etrangement dans ce contexte cette grand-mère étrangère parlait français –presque sans accent. Oui, OK, j’exagère. Quoique.

Tout cela pout dire quoi ? Eh bien que mon billet de blog sur l’Etrangère ne convient pas. Ne me convient plus. J’en prends conscience aujourd’hui. Est-ce lié à cette actualité ? Circonvolutions inextinguibles de l'esprit... Bref. Je me suis fourvoyée : Commodité ? Intention consensuelle ?

Soudain cette phrase du roman de Valérie Toranian me revient : « Mais avoir un nom barbare, qui en plus commence par ‘couy’, était mon enfer personnel. J’en rougissais de honte à chaque fois qu’un professeur, confronté pour la première fois à l’exigent patronyme, s’appliquait, en insistant sur chaque syllabe.

  • COUYYY… OUUM… AJIIIAAAN, c’est ça ? »

L’auteur poursuit : « L’homme que j’ai épousé à vingt-quatre ans, adoubé par ma grand-mère, avait entre autres qualités, un nom arménien. Et, presque aussi important pour moi, un nom arménien idéal : beau, facile à prononcer, sans aucun risque de dérapage obscène et m’éloignant définitivement de toute compromission avec les cabinets »

Ces mots, que je sais fort bien retrouver, dans une pulsion, au milieu de ce roman à présent rangé, apportent la solution à mon malaise.

Valérie Toranian préfère renier son patronyme et sa famille, et par conséquent sa grand-mère. L’étrangère … aussi flamboyante soit-elle en fiction, se révèle tout à coup non seulement une grand-mère arménienne comme les autres, qui a traversé les mêmes déserts, évité les mêmes camps de la mort, atterri dans les mêmes orphelinats, empruntant les mêmes routes de déportation que n’importe quelle autre « grand-mère arménienne ». Mais en plus, une grand-mère dont le patronyme fait tâche. Qui lui fait honte.

Valérie Toranian brosse un portrait tout à fait attendrissant, et banal, d’une grand-mère étrangère arménienne. Un portrait qui fait consensus. Sauf que dans le même temps Valérie Toranian préfère porter le nom de son époux, encore aujourd’hui. Un patronyme peut-être idéal à ses yeux, qui n’en rappelle pas moins la trahison des socialistes envers la cause arménienne, et la véhémence du porte-parole d’un mouvement terroriste arménien, en France.

Et je songe que j’ai peut-être hérité d’une grand-mère tout aussi étrangère dont je conserve un souvenir bien moins romanesque. Cependant mon patronyme, j’en suis fière, il me définit pour le meilleur et pour le pire. Je le conserve. Il n’est entaché d’aucun sang de victimes innocentes, ni d’aucune compromission avec un pouvoir corrompu d'aucun arrangement. Il est libre. Dans ce contexte, c’est sûr, ce n’est pas l’un de mes romans qui recevra le prix littéraire Charles Aznavour.

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