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Publié par Isabelle Kévorkian

1915 Le film, réalisé par Garin K. Hovannissian et Alec Mouhibian

Quand l’indicible traduit l’intraduisible…

L’UGAB (Union Générale Arménienne de Bienfaisance) organise deux projections inédites à Paris, de « 1915 Le film » réalisé par Garin K. Hovannissian et Alec Mouhibian. Pour l’occasion, les deux jeunes cinéastes sont venus de Los Angeles, accompagnés de l’actrice aux yeux révolvers Angela Sarafyan, qui joue aux côtés de Simon Abkarian et Samuel Page. Un casting admirable. La signature du film, thriller psychologique anxiogène : « You can’t escape the past ». Le passé vous rattrape toujours : Il n’oublie jamais qui tu es. Est-il préférable de l’affronter ou de l’ignorer ? C’est bien là tout le propos du film, qui se déroule en huis clos dans un théâtre. Pas n’importe quel théâtre, un de ceux qui vivent, qui ont une âme singulière, mouvante : celui de Charlie Chaplin, qui accueillit la première de « Les lumières de la ville » en 1931. D’ailleurs, à bien y regarder, l’actrice –hypnotique, a de faux airs de Géraldine Chaplin. Ce rôle, sur son chemin de vie ?

Ironie de l’histoire, ce film, drame oppressant resserré, à la Shining de Kubrik, ou que l’on pourrait comparer aux atmosphères inquiétantes Lynchiennes ou même Hitchcockiennes, est projeté en France pour la première fois en ce jour qui demeurera gravé dans nos mémoires, nous, Arméniens dispersés de-par le monde : jeudi 2 juin. Le Bundestag a établit un peu plus tôt dans la journée, à la quasi-unanimité, la reconnaissance du génocide des Arméniens et, dans le même temps, la responsabilité de l’Allemagne dans cette extermination d’un peuple. Pour deux réalisateurs américains, la question brûle : Quand Barak Obama se prononcera-t-il ?

Le film

Là n’est pas le sujet, en vérité. Revenons plutôt au film, qui ne revendique aucune ambition politique, ni message particulier. Il raconte une histoire sans se perdre dans les méandres des déserts de cadavres, des cimetières de têtes décapitées, des ossuaires en lieu et place d’Eglises brûlées, des marches de la mort, des photos sépia. Non, rien de tout cela. Pas de pathos grandiloquent. Eux, ont décidé d’écrire un film pour les fantômes oubliés, ceux de 2015, qui cachent ceux de 1915. Une mise en abîme extraordinaire. Pour autant, ils n’occultent rien des faits de 1915, et leur écriture est habile. Derrière une mort qui pourrait s’apparenter à un fait divers, se cache le premier crime contre l’humanité du XXe siècle. Les réalisateurs jouent avec les souvenirs et les mensonges, les vérités oubliées, le déni et … nos nerfs. Ils ont construit une intrigue diabolique, et un suspense suffocant jusqu’à la dernière seconde, qui nous porte dans une transe contre laquelle il devient impossible de lutter. Tout cela passe par le prisme de l’art, et pas n’importe quelle discipline : le théâtre. Réaliser une pièce de théâtre au cinéma. Coup de génies. La véritable question est la suivante : Est-ce que le théâtre, spectacle-vivant, peut changer l’histoire, en rendre la fin plus confortable ?

« La vie imite l’art bien plus que l’art n’imite la vie » a écrit Oscar Wilde, et cette phrase constitue la pierre angulaire autour de laquelle l’histoire s’enracine, comme une tragédie grecque. En filigrane, peut-être, la figure de Médée.

Les acteurs portent leur propre prénom en 2015 dans le film : Simon, Angela, Sam. Peu à peu, descendant l’escalier qui les ramène inexorablement vers leur passé, affrontant les étapes du déni, ils deviennent autres, en particulier Ani. Possédés. De plus en plus frontal et dérangeant, au point que les réalisateurs, à un moment donné, trouvent insupportable de regarder leur propre film et s’éclipsent.

Cette femme, Ani-Angela va devoir prendre une décision : tendre ou non sa main à l’ennemi ? Mourir ou survivre ?

A tort ou à raison ? Bourreau ou victime ? Ces éternelles questions qui écorchent.

Impossible de se mettre à la place des personnages : Et nous, quel choix aurions-nous adopté ? Là-bas, en 1915. Ici en 2015, avec ce passé enfoui en soi, aliénant, plus hallucinatoire que n'importe quel enfermement. La tension monte.

À la fin, les Arméniens déportés passent sous une arche. C’est spectral. Ça ne dure que quelques secondes. De ce qui s’apparente à un Torii, sous un soleil blanc-accablant, se démarque un rond carmin, avec en son centre la lune qui renferme une étoile à 5 branches. Sauf que ce peuple qui marche debout sur ses propres terres, passant sous ce portique symbolisant leur négation de la surface du globe, se relèvera. Cent ans plus tard, le cinéma et le théâtre en attestent.

Leur film a été boudé par les producteurs et diffuseurs au motif que le génocide arménien ne fait pas d’entrées. Pour preuve ? "The Cut", "Une Histoire de Fou". Probablement d’autres raisons, moins avouables, n’ont pas permis à ce film de bénéficier de la visibilité qui lui revient. Il sera néanmoins projeté à Paris ce soir, à Marseille et à Nice, et les DVD sont en vente, traduits en français.

Une interview des réalisateurs et de l’actrice seront à retrouver dans le prochain numéro de AZAD magazine.

Paris : Pour réserver votre séance : ici ou auprès de l'UGAB

Bande-annonce officielle #1915Lefilm