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Publié par Isabelle Kévorkian

Une Histoire de Fou
Une Histoire de Fou

En amont des dates anniversaires des commémorations du génocide des Arméniens, et du journal L’Humanité, Robert Guédiguian a répondu présent à la projection de son film « Une Histoire de Fou » au siège du Parti communiste français, aux côtés de de Pierre Laurent, son secrétaire national et président du Parti de la gauche européenne, et de Hélène Luc, Sénatrice honoraire du Val-de-Marne.

Une Histoire de Fou…

Ce film semble écrit et réalisé par un fou, tant il condense en deux heures plus d’un siècle d’histoires et d’Histoire, et une multitude de points de vue. Chacun étant libre de se forger sa propre opinion, et d’approfondir des pans historiques ignorés. Depuis l’affaire Némesis, jusqu’aux conséquences actuelles du génocide des Arméniens dans les familles, en passant par l’action du groupe terroriste ASALA dans les années 1980, dont l’unique vertu (pas des moindres) aura été de rendre visible l’extermination de 1,5 millions d’arméniens par le gouvernement turc en 1915, la spoliation de leurs terres et de leurs biens.

Le film commence en noir et blanc, comme un documentaire qui aurait été monté à partir d’extraits d’images d'archives et de films d’époque. La véracité intrigue, à travers la détermination de Robinson Stevenin qui ressemble à s’y méprendre à Telhirian. 1921 : Taalat Pacha, l’instigateur du génocide des Arméniens, est assassiné à bout portant et de sang froid par Soghomon Telhirian, survivant du génocide, à Berlin. S’ensuit un procès d’où l’auteur de cet assassinat formidablement planifié, sort acquitté. Soixante ans plus tard, au cœur d’une famille arménienne, à Marseille, la couleur est apparue. Parents épiciers, deux enfants, la vie est sereine au son des cigales. Au loin, la méditerranée, mer de cette immigration arménienne survivante, constitutive de l’identité de la France.

Il y a la mère, Anouch qui, derrière un prénom d’enfant de conte, révèle une personnalité militante, farouche résistante dans l’âme, vindicative, qui n’oublie pas. Le père plus en retrait, incarne le présent. Il n’a pas oublié, mais il construit une vie familiale ici et maintenant. Leur fils Aram a bientôt l’âge d’agir, tandis que le mouvement ASALA (Armée Secrète Arménienne de Libération de l’Arménie) se forme et recrute. Aram s’engage et rejoint le groupe. Lors d’un attendant visant l’ambassadeur de Turquie à Beyrouth, il déclenche la bombe meurtrière qui va arracher les jambes d’un innocent qui passait par là, sifflotant à vélo. Un jeune dont l’avenir confortable semblait linéaire, sans danger : une fiancée et bientôt le mariage, l’harmonie au sein de sa famille bourgeoise catholique, de brillantes études. Il aimait France Gall, dont il reprenait les refrains, sans se soucier d’une histoire qui ne le concernait pas : celle des Arméniens, et d’un territoire qu’il ignorait. Aram s’enfuit à Beyrouth, les actions terroristes se multiplient. Leur violence divise bientôt les membres du groupe, l’opinion publique et les arméniens de la diaspora. Le point d’orgue est la bombe déposée au comptoir Turkish Arlines, à l’aéroport d’Orly en juillet 1983. Le groupe se disloque, certains sont emprisonnés, d’autres se retirent.

Pendant ce temps, Anouch part à la rencontre de Gilles, ce jeune français aux jambes arrachées, dont elle a compris que son propre fils était à l’origine du drame. Peut-on être à la fois terroriste et résistant ? Là, naît le point de bascule.

Elle parvient à l’apprivoiser. Gilles se documente tout en se rééduquant, jusqu’au jour où il rejoint la famille d’Aram à Marseille. Il prend la place d’Aram et découvre, dans la chambre de son bourreau, sous l’affiche de Telhirian, le disque de France Gall. « Il jouait du piano debout ». Les jeunes hommes ont le même âge : en d’autres circonstances ils auraient été d’excellents amis.

Anouch va tout mettre en œuvre pour reconquérir son fils. Gilles devient son alibi. Elle parvient à organiser une rencontre au Liban. C’est cette relation triangulaire qui fait la force du film. La mère d’un meurtrier, qui séduit et convainc la victime de son fils. Un fils qui représente l’exact reflet de ses parents : une part de lui, maternelle, prône la résistance, la vengeance et la justice, l’autre part, paternelle, la refuse, parce que la forme adoptée passe par le sang d’innocents.

Assassiner des assassins, est-ce la solution ? Est-ce la solution pour récupérer ses terres, son histoire, son patrimoine ? Est-ce la solution pour apaiser la mémoire, et assurer une transmission sereine ?

Echanges au PCF

A l’issue de la projection, c’est le silence et le recueillement dans un premier temps. Puis la salve d’applaudissements. Certains ont découvert, d’autres se sont souvenus, d’autres encore demeurent figés : que penser ? Est-il donc si simple de juger condamner commenter ? Guédiguian a visé juste, sans violence. Il ne prend pas parti : il propose, se place dans chaque camp. Les vérités sont plurielles.

Pierre Laurent introduit Hélène Luc, qui a œuvré au Sénat pour la loi sur la reconnaissance du génocide des Arméniens, au prix d’une bataille politique acharnée. Le sujet continue de susciter des émotions, sentiments et actes contradictoires, et tant que le génocide ne sera pas reconnu par la Turquie, il y aura toujours un film à réaliser, un roman à écrire, un angle à adopter. Robert Guédiguian s’est, pour ce film, appuyé sur le roman « La Bombe » de l'écrivain espagnol Jose Antonio Gurriaran (Ed. Thadée), également co-auteur du scénario, qui lui a fourni la clé d’entrée. Le prétexte. Il a ensuite librement adapté l’histoire. « Un traumatisme aussi fort, cela ne s’oublie pas facilement, explique-t-il, cela se transmet d’une génération à l’autre ; C’est inhérent à la personnalité des descendants. Pour ma part, c’est encore plus insidieux, puisque je suis moitié arménien et moitié allemand, issu de deux peuples génocidaires. J’ai une sensibilité exacerbée, c’est la raison pour laquelle j’ai souhaité dans ce film aborder ces deux aspects, notamment en commençant par le procès Telhirian, inédit dans l’histoire du droit. J’ai longtemps cherché la manière d’incarner l’histoire pour que le public le plus large s’y retrouve, se sente concerné, ce procès a constitué le point de départ. Ensuite, je remercie José Gurriaran d’avoir écrit « La bombe », qui m’a permis cet enchaînement. Je le considère comme un ‘saint homme’ qui a essayé de comprendre, de trouver un sens à son combat. Il a estimé que la cause qu’il défendait était juste, mais que les méthodes n’étaient pas appropriées. C’est cela que raconte mon film, et ce qui le rend universel, car je le replace dans le contexte d’une famille marseillaise commune. Soixante ans après l’acte de Soghomon Telhirian et son procès, d’autres arméniens animés par une soif de justice et de réparation, prennent la parole par les armes. Je la leur donne, mais j’aborde aussi le point de vue d’un innocent ignorant. C’était la réalité dans les années 80, et j’ai essayé de représenter cette réalité par la fiction. (…) Pour autant, je ne prône ni ne défends la violence, je suis contre la vengeance. Cependant, force est de constater que l’action du groupe ASALA a constitué la première étape vers la reconnaissance du génocide des Arméniens »

Hélène Luc s’exprime ensuite, s’avouant sensible, de-par ses origines italiennes : « Ce film respire la souffrance du peuple arménien (…), il me rappelle combien la lutte a été âpre pour faire reconnaître le génocide des Arméniens au Sénat, les manifestations essuyées. Monsieur Guédiguian : vous avez donné une sépulture à nos morts, et je suis heureuse que la Légion d’Honneur vous ait été remise »

Pierre Laurent enchaîne : « Ce film délivre une manière impressionnante de restituer la souffrance du peuple arménien. Comment, à partir de la question du génocide des Arméniens, ce film réussit à nous toucher sur des sujets d’actualité. La question du partage du monde demeure, et l’on constate les ravages que cela produit à travers les croisements opérés dans ce film, les rapports entre les uns et les autres. Ce film offre un terrain de réflexion inestimable : comment de pareils crimes peuvent-ils naître ? Quelle utilisation de la violence, dans quel but ? Votre film donne du sens à ces sujets qui sont, hélas, d’actualité. Il délivre aussi un message de confiance dans la capacité de penser, de comprendre ».

C’est Hélène Luc qui conclut le débat : « Un film qui raconte la violence et l’humanité en même temps, Robert Guédiguian un cinéaste au service des idées qui prouve que la meilleure des armes reste la culture. Encore faut-il que la politique nous donne les moyens d’une culture qui élève l’humanité »

Des révolutionnaires orgueilleux et fiers .... "Une Histoire de Fou" de Robert Guédiguian

Madame Hélène Luc, Robert Guediguian et Pierre Laurent au PCF

Madame Hélène Luc, Robert Guediguian et Pierre Laurent au PCF